Vous êtes vous déjà amusé.es à compter le nombre de personnages féminins et masculins dans un livre, dans une bande-dessiné ou dans un manga ? Non ? Pas de problème : aujourd’hui, je m’en suis chargée pour vous. 🙂


Rapide présentation de Death Note

Death Note (en français « carnet de la Mort ») est un shōnen manga écrit par Tsugumi Ōba et dessiné par Takeshi Obata (1). Un shônen est un manga « dont la cible éditoriale est avant tout constituée de jeunes adolescents de sexe masculin » (2). Après avoir été publié au Japon entre 2003 et 2006, Death Note est publié en français par Kana entre 2007 et 2008 (1). Le manga a aussi été adapté en version animée et a fait l’objet de plusieurs adaptations cinématographiques (1).

L’histoire se centre sur Light Yagami, « un lycéen surdoué qui juge le monde actuel criminel, pourri et corrompu. Sa vie change du tout au tout le jour où il ramasse par hasard un mystérieux cahier intitulé « Death Note ». »(1). Ce cahier permet de tuer n’importe quelle personne dont on écrit le nom tant que l’on connaît son visage. Accompagné de Ryûk, un dieu de la mort qui est l’ancien propriétaire du Death Note, « Light décide d’utiliser le Death Note pour exterminer les criminels, dans le but d’éradiquer le Mal et de bâtir un monde parfait dont il sera le dieu. »(1). Dans cette quête, il s’opposera notamment « au mystérieux L, un détective capable de résoudre n’importe quelle énigme, mais dont personne ne connaît l’identité » (1).

L’analyse

Présentation de la démarche

Ici, je me suis intéressée aux représentations en termes numériques (combien de personnages de chaque sexe) et dans une moindre mesure en termes de place accordée dans l’intrigue (rôle et importance du personnage dans le récit, liens avec les autres personnages).

On pourrait déjà me reprocher d’avoir sélectionné le mauvais manga pour ce genre d’analyse : Death Note étant un manga policier, il peut paraître logique aux yeux de certain.es d’entre vous qu’il y ait plus de personnages masculins puisqu’il y a plus d’hommes dans la police et dans le milieu du crime. Pour éviter ce problème, je me suis concentrée sur le tout début de l’intrigue de Death Note, à un moment où le personnage principal (Light) vient à peine de trouver le cahier de la mort et où les meurtres qu’il commet n’ont pas encore éveillé l’attention de la police. Cette partie de l’histoire correspond à l’épisode 1 de la version animée du manga, et va de la page 1 à 49 dans la version papier. Au début de l’histoire, Light mène une vie normale de lycéen japonais : il n’y a donc aucune raison pour que la société qui l’entoure soit constituée de plus d’hommes ou de femmes. Néanmoins, parce que je ne pouvais pas résister à cette d’analyse, je reviendrai brièvement sur la question des personnages principaux à la fin.

Ma démarche a été la suivante : dans l’animé comme dans le manga, j’ai compté le nombre de femmes et d’hommes parmi les personnages en me basant sur leur voix, leurs traits physiques, leurs vêtements ou leur prénom/nom lorsque celui-ci était donné ou connu. Pour m’aider, je me suis aussi appuyée sur la liste des personnages que l’on trouve dans le tome 13 de Death Note qui se nomme How to read (littéralement « Comment lire »).
Si un personnage apparaissait plus d’une fois, seule sa première apparition était comptée à moins qu’il me soit impossible de dire s’il s’agissait ou non du même personnage. Lorsqu’un personnage était trop éloigné dans l’image ou impossible à catégoriser, je ne le comptais pas. Si un personnage posait problème, je demandais l’avis d’un tiers et nous décidions ensemble du choix à effectuer quant au sexe du personnage. Évidemment, une marge d’erreur existe, mais la tendance dégagée par mon analyse ne peut être négligée.

Dans le manga

J’ai compté 109 personnages dans les 49 premières pages du manga : 68,8% d’entre eux était des hommes, 31,2% des femmes. Pour information, le Japon où se déroule l’histoire a un ratio de sexe de 0,95 en moyenne, ce qui signifie que le nombre de femmes y est plus élevé que le nombre d’hommes. D’ailleurs, le Japon est au-dessus de la moyenne mondiale de 1.01 hommes pour 1 femme(3). Pourtant, si l’on suit la représentation qu’en donne Death Note, le pays serait constitué de quasiment 2/3 d’hommes.

Si l’on regarde un peu plus en détail en exceptant Light et Ryûk, les deux personnages principaux de ce début d’histoire, on trouve des choses assez aberrantes. Sur les 27 passant.es présent.es de le décor, 21 sont des hommes (soit presque 78%) ! Par ailleurs, sur les 49 élèves présent.es dans les différentes classes avec Light, seulement 17 sont des femmes (soit presque 35%). On voit donc que même dans les situations de la vie ordinaire, les personnages masculins sont largement majoritaires.

Sans surprise, on retrouve des personnages féminins dans des rôles traditionnellement féminins, par exemple comme maîtresse d’école maternelle ou aidant des enfants à monter dans un bus. On peut malheureusement dire que c’est une représentation tout à fait réaliste étant donnée la force des rôles de genre au Japon : dans ce pays, « plus de la moitié des femmes quittent leur emploi après la naissance de leur premier enfant » (4).

Quand il s’agit de montrer des personnes malfaisantes (harceleurs de rue ou meurtrier), ce sont uniquement des hommes qui s’y collent. Effectivement, en France, « les femmes commettent des délits et crimes dans une proportion moindre comparé à leurs comparses masculins » (5). Mais on peut tout de même regretter le fait que la vaste majorité des victimes de Light soit des hommes, surtout dans l’animé. Passons justement à l’analyse du support vidéo.

Dans l’animé

Il est important de noter que malgré une très forte ressemblance entre le manga et l’animé (dessins identiques, intrigue similaire) les deux supports diffèrent en de nombreux points, ne serait-ce que sur le fait de montrer ou non les victimes de Light par exemple. C’est pourquoi l’analyse des deux supports me paraît complémentaire.

J’ai compté 146 personnages dans l’épisode 1 : 67,8% d’entre eux était des hommes, 32,1% des femmes. Ce chiffre est assez similaire à celui obtenu pour le manga, et tout aussi décevant en termes de représentation féminine. Regardons maintenant dans le détail.

Sur les 32 passant.es de l’épisode 1, 20 sont des hommes, c’est-à-dire presque 63%, ce qui est légèrement mieux que dans le manga. Sur les 60 élèves présent.es dans les différentes classes avec Light, seulement 22 sont des femmes (soit presque 37%). Pour ce qui est des journalistes à la télévision, 83% sont des hommes. Tous les personnages tués par Light dans cet épisode (11 personnes en tout) sont des hommes.

A noter par ailleurs : l’animé a opté pour une tentative de viol en pleine rue alors que le passage en question dans le manga montrait un cas de harcèlement de rue… On peut le dire, l’animé joue nettement plus sur le sensationnalisme de l’horreur.

Parlons au moins un peu de paranormal. Dans cet épisode on voit plusieurs dieux de la mort. En incluant Ryûk, il y a 5 dieux de la mort mâles et un femelle. Ce n’est malheureusement pas étonnant car parmi les dieux de la mort dont le sexe est connu dans Death Note, il y a 8 mâles et 5 femelles (soit 38%). Eh oui, même quand on invente des êtres paranormaux, on ne peut ni s’empêcher de les classer en deux catégories de sexe, ni s’empêcher de sous-représenter le sexe féminin. Mais c’est un sujet pour un autre jour.

Bonus : les personnages principaux du manga

Pour ceux et celles que ça intéresse, voici une partie bonus sur les personnages principaux de Death Note. Cette analyse a été rendue possible par le tome 13 de la série (How to read) où l’auteur du manga a listé lui-même les 54 personnages principaux. Mieux encore, les fiches des personnages sont faites de telle sorte qu’en regardant l’espace qu’elles prennent sur la page, on peut identifier 8 niveaux de personnages principaux : ceux qui ont droit à 2 pages, ceux qui ont droit à 1 page, à 1/2 page, à 1/3ème de page, à 1/4, à 1/8ème, 1/9ème et à 1/18ème de page. Heureusement car non seulement on ne peut pas me dire qu’il s’agit de ma perception personnelle de la série, mais en plus cela m’épargne un travail fastidieux de recoupement des personnages que je n’aurais sûrement pas eu le courage d’effectuer.

Avec 45 hommes (83%) et 9 femmes (17%), on voit bien que les femmes ne sont vraiment pas très présentes (c’est le moins que l’on puisse dire). Elles constituent 100% des personnages de dernier rang (1/18ème de page). Seul point « positif », elles représentent 30% des personnages des trois rangs les plus élevés (1 page, 1/2 page et 1/3ème de page). Par contre, si l’on ne considère que les deux premiers rangs, ce pourcentage tombe à 22%.

Penchons-nous maintenant sur les place de divers personnages. Il y a 22 personnages liés au monde policier (police japonaise, FBI, détectives privés, etc.), parmi lesquels 9% de femmes. Et encore, je suis gentille parce que j’ai compté deux personnages féminins alors que l’une d’elles, Naomi Misora, ne fait plus partie du FBI depuis qu’elle s’est fiancée à son futur mari. Dans le tome 2 du manga, vous aurez d’ailleurs droit au passage où, alors qu’elle utilise sont esprit d’analyse pour démêler un évènement advenu dans la journée de son fiancé, celui-ci la remet à sa place en lui rappelant qu’ils ont conclu un marché pour qu’elle ne s’implique pas dans l’affaire Kira. Son fiancé ajoute : « […] quand tu auras fondé notre foyer, tu seras si occupée que tu oublieras ton ancien métier, et ces habitudes disparaitront d’elles-même. » (p.13). Prends-toi ça dans les dents, chérie !
Dans le meilleur des cas, il s’agissait d’une critique implicite de l’auteur au sujet du fait que les femmes japonaises cessent souvent de travailler quand elles ont leur premier enfant, mais on peut en douter. D’ailleurs, Naomi Misora, nettement plus intelligente que son compagnon, meurt très rapidement dans l’histoire. L’auteur de Death Note trouvait en effet qu’elle en savait trop sur l’enquête : la capacité d’analyse qu’il lui avait accordé rendait son personnage difficile à manier, alors il l’a tué avant de lui avoir accordé la place qu’il prévoyait de lui donner au départ (6).

Sur les 11 personnages qui ont une activité criminelle (meurtriers, mafia, escrocs, etc.) ou qui sont vus commettant du harcèlement, on compte 90% d’hommes. On a aussi des personnages ayant des postes élevés dans un grand groupe (100% d’hommes), des personnages hauts placés en politique (100% d’hommes). On compte deux personnages issus de la télévision (1 femme et 1 homme), deux hommes dirigeant un orphelinat, un procureur et une mannequin.

Sans surprise, 4 personnages n’ont pas d’autre fonction que d’être les membres de la famille d’un homme, et se sont toutes des femmes. D’ailleurs, le point central de certains personnages féminins est leur affiliation à un personnage masculin (petite-amie ou lien affectif plus ou moins affiché), ce qui arrive rarement aux personnages masculins. Pour prendre un exemple parlant, prenons les relations « amoureuses » de Light. Ses deux petites amies principales, qui ont toutes deux un physique avantageux mais au moins un défaut majeur (l’une est parfois traitée d’idiote par les autres personnages, l’autre est présentée comme orgueilleuse), sont prêtes à entièrement se sacrifier pour Light. Celui-ci les manipule affectivement avec un total cynisme, au point que toutes deux sont convaincues qu’il n’aime qu’elle (alors que, pour être claire, Light est un sociopathe qui n’aime personne d’autre que lui-même). Leurs carrières personnelles en tant que mannequin et présentatrice TV sont clairement secondaires : elles existent principalement pour être manipulées par Light.

Enfin, je ne vais pas plus rentrer dans le détail. Je vous invite à lire le manga ou à regarder l’animé pour voir la façon dont sont représentés les personnages masculins et féminins ; il y aurait de quoi faire un autre article sur le sujet.

Ouverture

Si j’ai choisi Death Note pour cet article, c’est à la fois parce que j’aime beaucoup ce manga et qu’il est assez connu en France. J’espère vous avoir permis de constater que le genre policier et le public masculin à qui est destiné ce manga n’expliquent pas l’inégalité de représentation des femmes et des hommes. Il est bien sûr très improbable que ce soit intentionnel de la part de l’auteur et du dessinateur, et ce n’est pas du tout ce que je cherche à montrer. Mais de la même manière que le/la lecteur/trice ne se rendra probablement pas compte que les passant.es et les élèves sont majoritairement des hommes dans la série, un auteur et un dessinateur pourront écrire et dessiner le début d’une série en ne se rendant pas du tout compte qu’il n’y a qu’un peu plus d’1/3 de femmes.

Là où je veux en venir, c’est que cette sous-représentation numérique des femmes est extrêmement fréquente, que ce soit dans les manuels scolaires, dans les albums illustrés ou dans les médias par exemple. Dans la société où nous vivons, montrer/représenter autant de femmes que d’hommes est un acte réfléchi et militant. Ce n’est quasiment jamais un acte inconscient car, si l’on n’y réfléchit pas, on représentera automatiquement plus d’hommes que de femmes. N’oublions pas que la mixité et la parité sont si inhabituelles et dérangent tellement que l’État français doit les imposer à coup de baisse de subvention aux partis politiques et le CSA par des interdictions directes.

Si vous en avez le temps, je vous invite à faire le test autour de vous, dans les livres que vous lisez, les vidéos et émissions que vous regardez, etc. Combien de femmes, combien d’hommes ? Dans quels rôles ? Vous risquez malheureusement d’être rarement surpris.e du résultat.

Pourquoi une telle situation, me demanderez vous ? Si vous vous êtes posé.e la question, accordez-vous à vous même un high five de ma part. C’est fait ? Bien. 🙂 Maintenant je vais vous décevoir, mais je ne répondrai pas à cette question ici parce que l’explication mériterait à elle seule un ou plusieurs articles. Mais gardez votre question à l’esprit, cherchez votre réponse, et nous en reparlerons une autre fois. 😉


Sources

(1) D’après l’article Wikipédia sur Death Note.
(2) D’après l’article Wikipédia sur le Shōnen
(3) D’après l’article Wikipédia sur le sex ratio
(4) D’après un article de Les Échos Start
(5) D’après un article de l’Observatoire de la Justice Pénale
(6) D’après l’article Wikia sur ce personnage
Image dessin tiré d’un article publié sur le site Geek.com.

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