La tribune pour la « liberté d’importuner » est-elle antiféministe ? (1/2)

Dans le contexte d’un mouvement #metoo et #balancetonporc qui ne semble pas près de s’essouffler, une tribune pour la « liberté d’importuner » fait aujourd’hui beaucoup parler d’elle. Il n’en fallait pas plus pour me donner envie de faire une analyse. 🙂

Que nous dit, au juste, cette tribune ? Pourquoi certains articles de presse la qualifient-t-elle d’antiféministe ? Pourquoi ont-ils, selon moi, raison de le faire ?

Introduction

Rappel des faits

Le 9 janvier 2018, une tribune intitulée « Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle » est mise en ligne sur le site internet de Le Monde. Elle est écrite par cinq femmes : Sarah Chiche (écrivaine, psychologue clinicienne et psychanalyste), Catherine Millet (critique d’art, écrivaine), Catherine Robbe-Grillet (comédienne et écrivaine), Peggy Sastre (auteure, journaliste et traductrice) et Abnousse Shalmani (écrivaine et journaliste). Les signataires sont un collectif de cent femmes dont certaines sont des célébrités, telle l’actrice Catherine Deneuve (1).

La tribune suscite immédiatement de vives réactions, aussi bien positives que négatives. Des contre-tribunes sont publiées dans les jours qui suivent (2), et les signataires de la tribune incriminée la défendent dans les médias. Marlène Schiappa, secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, réagit d’abord sur Twitter puis sur France Culture (3). Le Monde publie même un article le 13 janvier pour expliquer son choix de publier la tribune polémique.

Parmi les réactions, certaines voix s’élèvent pour qualifier la tribune d’antiféministe, comme celle de Christine Bard sur Le Monde. Face aux propos tenus publiquement par certaines des signataires de la tribune, Catherine Deneuve intervient à son tour dans une tribune sur Libération pour s’excuser auprès des victimes d’agression. Elle explique néanmoins assumer les propos tenus dans la tribune, et assure être elle-même féministe.

Pourquoi cet article ?

D’abord parce que j’avais prévu d’écrire un article sur le thème du mouvement #metoo et #balancetonporc et que cette tribune controversée m’en a fourni l’occasion. Ensuite parce que je voulais comprendre pourquoi cette tribune suscitait la polémique. Pour cela, il me fallait la lire dans son intégralité (c’est la base de toute bonne critique) et en analyser le contenu. Enfin, une fois ce travail achevé, j’ai souhaité vous le livrer sous la forme d’un article.

Méthode

J’ai lu la tribune plusieurs fois, en tâchant d’en comprendre le plan et les arguments principaux. J’ai alors constaté que la tribune suivait un plan en deux parties : d’abord elle présente ce à quoi les signataires s’opposent, puis ce à quoi elles adhèrent. J’ai classé progressivement dans un tableau toutes les phrases du texte en essayant de résumer dans une case à part ce que les signataires cherchaient à exprimer. J’ai alors remarqué que les extraits avaient en commun le rejet du féminisme, ou du moins d’un certain féminisme d’après les signataires. Enfin, j’ai rassemblé toutes les phrases qui développaient un même argument jusqu’à ce qu’il n’y ai plus une seule phrase isolée.

Ma méthode m’a permis de repérer les 8 arguments clés de cette tribune. Il se trouve que ce sont des arguments généralement utilisés contre le féminisme, autrement dit des arguments antiféministes, ce que je vais tâcher de démontrer. Ainsi, je n’ai pas présupposé que la tribune était antiféministe : je l’ai analysée et ait ensuite conclu qu’elle l’était.

À savoir pour mieux comprendre cet article : un sophisme est une argumentation à la logique fallacieuse, c’est-à-dire cherchant à tromper, à induire en erreur (12).

Plan de l’article

Je vais donner un par un les arguments clés de la tribune. Pour les illustrer, je proposerai quelques phrases issues de la tribune. Je ne pourrai évidemment pas citer toute la tribune car elle est en accès payant sur Le Monde. Il pourrait être utile que vous la consultiez afin de connaître tout le texte, ce qui est important (mais pas absolument nécessaire) pour la compréhension de mon article. Je vous le conseille d’autant plus que souvent, cette tribune ne fait que sous-entendre l’avis qu’ont les signataires au sujet du féminisme.

Pour illustrer encore mieux le propos, j’associerai des commentaires récents trouvés sur Internet (YouTube, Le Monde, Francetvinfo, etc.) qui vont dans le même sens que la tribune. Cela me permettra de bien souligner l’argument qui est utilisé. Ces commentaires sont principalement issus d’articles ou de vidéos traitant de la tribune en elle-même, mais certains sont un peu plus anciens. Dans ce cas, ils datent au grand maximum de quatre mois et ont été postés sur un article ou une vidéo traitant du harcèlement sexuel et du mouvement #metoo et #balancetonporc. Enfin, je donnerai une piste de réflexion ou de réponse pour chaque argument développé par la tribune.

Cet article sera publié en deux parties pour éviter qu’il ne soit trop long. Je réfléchis d’ailleurs à utiliser ce procédé plus souvent afin de pouvoir publier plus rapidement mes futurs articles.

Analyse

Argument 1 : Le féminisme est incapable de distinguer le viol de la drague (insistante et maladroite) ou de la galanterie : il voit tout comme une agression.

Passages qui illustrent cet argument

« Le viol est un crime. Mais la drague insistante ou maladroite n’est pas un délit, ni la galanterie une agression machiste. »

« […] nous sommes aussi suffisamment clairvoyantes pour ne pas confondre drague maladroite et agression sexuelle. »

« Cette justice expéditive a déjà ses victimes, des hommes sanctionnés dans l’exercice de leur métier, contraints à la démission, etc., alors qu’ils n’ont eu pour seul tort que d’avoir touché un genou, tenté de voler un baiser, parlé de choses « intimes » lors d’un dîner professionnel ou d’avoir envoyé des messages à connotation sexuelle à une femme chez qui l’attirance n’était pas réciproque. »

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Déconstruction de l’argument

On appelle cela un sophisme de l’épouvantail, ou de l’homme de paille. Il s’agit d’un « sophisme qui consiste à présenter la position de son adversaire de façon volontairement erronée. Créer un argument épouvantail consiste à formuler un argument facilement réfutable puis à l’attribuer à son opposant. » (4). Retenez bien le nom de ce sophisme, il va y en avoir d’autres dans cette tribune. En effet, il est bien pratique de prétendre que le féminisme ne sait par reconnaître les différents degré de gravité qu’il existe entre le viol, les agressions sexuelles et les actes bénins tels que la drague consentie. A écouter cette tribune, les féministes mettraient tout dans le même sac. Cela permet aux signataires de se présenter comme des personnes clairvoyantes, capables de distinguer des actes anodins des actes graves, tandis que les féministes en seraient incapables. Mais à moins que je ne me trompe, le féminisme ne confond pas ces actes entre eux. Et même si des féministes isolées faisaient cette erreur, il est largement excessif de prétendre que le féminisme dans son ensemble ou le mouvement #metoo seraient entièrement confus en la matière : il s’agit donc en plus d’une généralisation abusive.

La raison pour laquelle les féministes sont confrontées à ce genre de critique est qu’elles parlent de viol, d’agression sexuelle et de drague non consentie comme faisant partie d’un continuum de violences. Ainsi, c’est parce qu’il est généralement admis que les hommes se doivent d’être non seulement entreprenants mais insistants dans les rapports de séduction/sexuels, et parce qu’il est généralement admis que les femmes doivent être passives et qu’elles ne savent pas ce qu’elles veulent, que l’on assiste à une confusion totale entre ce qui relève de la violence et ce qui relève d’un rapport de séduction/sexuel normal.

Pour que vous compreniez mieux le concept de continuum, voici une phrase qui cite de nombreuses violences sexuelles qui peuvent être exercées à l’encontre des femmes (et des hommes bien sûr, mais plus souvent des femmes): « Ces violences peuvent prendre diverses formes : les propos sexistes, les invitations trop insistantes, le harcèlement, l’exhibitionnisme, le chantage, les menaces, le chantage affectif ou même l’utilisation de la force pour parvenir à ses fins, du baiser forcé aux attouchements jusqu’au viol… » (5). Ici, pas de confusion, mais un continuum de violences, des « moins graves » (propos sexistes, invitations trop insistantes) aux plus graves (attouchements et viol).

Toutes ces violences, quand elles sont exercées à l’encontre de femmes, ont pour même origine le sexisme : elles sont donc bien liées, quoique pas toutes placées aux même endroit sur l’échelle de la gravité établie par la loi. Cela explique que le mouvement #metoo et #balancetonporc traite aussi bien de viol que d’agressions sexuelles et de harcèlement, puisqu’il s’agit de violences sexuelles sexistes dans tous les cas. De quoi troubler les sceptiques et les opposants au mouvement qui y voient une confusion, voire une tentative d’interdire toute forme de séduction et d’activité sexuelle comme nous allons le voir.

Enfin, je citerai Marlène Schiappa, secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes : « il y a des choses dans cette tribune qui relèvent du fantasme : dire comme c’est écrit que des hommes auraient été renvoyés en France pour avoir touché le genou d’une femme, c’est faux. Ou alors, si il y en a un, qu’on me le présente ! » (3). La tribune a en effet exagéré, voire inventé totalement des faits de licenciement. Ce ne sera malheureusement pas la dernière fois qu’elle raconte des choses fausses pour susciter l’indignation…

Pour en savoir plus sur la façon dont la loi considère les différents actes listés par la tribune (viol, agression sexuelle, harcèlement sexuel, etc.), voir cet article du Parisien qui a le mérite de clarifier les choses. Vous constaterez à cette occasion que ce sont les signataires elles-mêmes qui entretiennent un flou total entre les différents niveaux de gravité de ces actes. C’est encore plus visible dans leurs sorties médiatiques respectives, que je ne citerai pas ici tant les propos tenus sont parfois d’une extrême violence. Si vous tenez à en savoir plus, vous pouvez lire l’article de L’Obs sur les pires outrances des signataires de la « tribune de Deneuve ».

Argument 2 : Le féminisme ne comprend rien à la drague et à la sexualité : si on l’écoute, toute sexualité deviendra impossible.

Passages qui illustrent cet argument

« Nous sommes aujourd’hui suffisamment averties pour admettre que la pulsion sexuelle est par nature offensive et sauvage […] »

« Au bord du ridicule, un projet de loi en Suède veut imposer un consentement explicitement notifié à tout candidat à un rapport sexuel ! Encore un effort et deux adultes qui auront envie de coucher ensemble devront au préalable cocher via une « appli » de leur téléphone un document dans lequel les pratiques qu’ils acceptent et celles qu’ils refusent seront dûment listées. »

« […] une femme peut, dans la même journée, diriger une équipe professionnelle et jouir d’être l’objet sexuel d’un homme, sans être une « salope » ni une vile complice du patriarcat. »

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Déconstruction de l’argument

Bon déjà, ressortons mon buzzer à sophisme et inventions mensongères en tous genre. D’abord, la tribune fait passer la future loi suédoise pour ce qu’elle n’est pas. « La Samtyckslagen (littéralement: « loi de consentement ») ne prévoit en aucun cas « d’imposer un consentement explicitement notifié ». En débat depuis plusieurs années, relancée par l’affaire Weinstein et toujours à l’état de gestation actuellement, ce projet de loi vise, plus simplement, à réviser la législation actuelle sur le viol afin que les témoignages de victimes supposées soient mieux pris en considération par les commissariats de police et devant les tribunaux. « Aussi, explique la ministre, si deux personnes se trouvent dans un lit, que la femme est fortement alcoolisée, qu’elle se réveille en découvrant qu’elle a eu une relation sexuelle alors qu’elle n’en n’était pas consciente, il serait judicieux de partir du principe que le partenaire masculin aurait dû comprendre de lui-même que la jeune femme n’était pas en état de consentir à un rapport sexuel. » » (6).

Cela étant dit, passons au sophisme de la pente savonneuse (ou pente fatale/glissante) qui est utilisé dans les passages cités. Il s’agit d’un raisonnement fallacieux, la « Prétention qu’un compromis donné doit être refusé car il amorcerait une cascade de conséquences de plus en plus graves, et ce sans démonstration du lien de cause à effet. » (12). Ainsi, quand la tribune prétend que bientôt les volontaires à un acte sexuel devront renseigner ceux auxquels iels consentent dans une application, il s’agit très clairement d’une pente savonneuse, même utilisée de façon humoristique. Pour illustrer mon propos, prenons un autre exemple. Ce sophisme était notamment utilisé par les opposant.es au mariage homosexuel, dont certain.es déclaraient que si on autorisait le mariage pour tous, on autoriserait bientôt la polygamie, la pédophilie ou la zoophilie. C’est un argument qui vise à faire peur en faisant croire qu’une chose, souvent présentée comme grave (ici, le fait que le consentement soit explicite !), en amène forcément une autre encore bien plus grave et effrayante, mais complètement imaginaire (que l’on doive mettre à l’écrit nos intentions sexuelles avant de passer à l’acte).

C’est pourquoi il est facile de prétendre que les féministes, à force d’interdictions, vont éradiquer la sexualité et les rapports de séduction, voire même l’humanité toute entière puisque plus aucun homme n’osera draguer de femme. Mais difficile de faire croire à quiconque d’un peu sérieux que le féminisme ait réellement un tel objectif. Généralement, il cherche plutôt à extraire la violence sexiste qui est nichée dans les rapports de séduction/sexuels pour la remplacer par le consentement. Bref, apprendre aux filles/femmes comme aux garçons/hommes à s’assurer du consentement de leur partenaire, à exprimer leur consentement comme leur non-consentement et à accepter le refus de leur partenaire. Le consentement éclairé est généralement vu comme un concept central à une sexualité épanouie dans le respect de soi et des autres. Vous remarquerez que le féminisme paraît nettement moins effrayant présenté sous ce jour-là.

Enfin, comme le dit Christine Bard : « La conception naturaliste de la sexualité qui se dégage du texte est également frappante, car elle est réduite à une pulsion, sauvage par essence. Les féministes considèrent au contraire que c’est la culture qui façonne nos comportements sexuels, et qu’il est donc possible d’agir sur les mentalités. » (7). Pour la tribune, « la pulsion sexuelle est par nature offensive et sauvage », ce qui est une forme d’appel à la nature : sophisme qui « mêle un jugement de fait et un jugement de valeur: Prétendre qu’une chose est bonne parce qu’elle est naturelle» (12). Cela signifie que, pour les signataires, devoir réfléchir au consentement lorsque l’on drague ou que l’on souhaite avoir un rapport sexuel briderait la « pulsion sexuelle », la casserait. Généralement, l’argumentaire se poursuit en disant que cela conduira au mieux à une frustration sexuelle, au pire à la fin de la sexualité. Je ne sais pas vous, mais moi je préfère me dire que les humains ne sont pas à ce point dominés par leurs pulsions et qu’ils sont capables de se maîtriser et de ne pas harceler, agresser ou violer des gens. Forcément, quand on pense comme les signataires de la tribune, mieux vaut laisser une « liberté d’importuner » aux hommes, ces pauvres ères incapables de se retenir ! Je citerai à ce sujet la très jolie phrase de Leïla Slimani, écrivaine ayant remporté le prix Goncourt en 2016 « Mon fils sera, je l’espère, un homme libre. Libre, non pas d’importuner, mais libre de se définir autrement que comme un prédateur habité par des pulsions incontrôlables. Un homme qui sait séduire par les mille façons merveilleuses qu’ont les hommes de nous séduire. » (8).

Argument 3 : Le féminisme est un totalitarisme.

Passages qui illustrent cet argument

« Mais cette libération de la parole se retourne aujourd’hui en son contraire : on nous intime de parler comme il faut, de taire ce qui fâche, et celles qui refusent de se plier à de telles injonctions sont regardées comme des traîtresses, des complices ! »

« La confession publique, l’incursion de procureurs autoproclamés dans la sphère privée, voilà qui installe comme un climat de société totalitaire. »

« La vague purificatoire ne semble connaître aucune limite. Là, on censure un nu d’Egon Schiele sur une affiche ; ici, on appelle au retrait d’un tableau de Balthus d’un musée au motif qu’il serait une apologie de la pédophilie ; dans la confusion de l’homme et de l’œuvre, on demande l’interdiction de la rétrospective Roman Polanski à la Cinémathèque et on obtient le report de celle consacrée à Jean-Claude Brisseau. »

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Déconstruction de l’argument

A écouter la tribune et certains commentaires, le féminisme serait du totalitarisme en germe, voire du totalitarisme tout court. Il ne faut pas s’étonner dès lors qu’on qualifie parfois les féministes de « féminazi » (ou « fémifascite »), contraction de « féministe » et « nazi » (ou « fasciste »). Ce terme a été inventé par un antiféministe (quelle surprise !) dans les années 90 (9). A ma connaissance, il est couramment utilisé sur Internet, surtout dans les contenus anglophones, où il a gagné sa popularité. Ces surnoms relèvent d’un autre sophisme : la Reductio ad Hitlerum. Il s’agit d’un « procédé rhétorique consistant à disqualifier les arguments d’un adversaire en les associant à Adolf Hitler » ou à tout.e mouvement politique, époque ou personne jugé.es horrible et détestable (10). La tribune, elle, se contente d’associer le féminisme et le totalitarisme (vous sentez l’ironie dans cette phrase ?) : références aux concepts de traitrise et de complicité, à la confession publique, à la purification, à la censure de la culture et des arts et, on le verra plus loin, à la délation. Je ne sais pas pour vous, mais je la sens à plein nez la référence implicite au nazisme.

La raison de cette accusation tient au fait que le féminisme s’attaque au sexisme partout, même dans la culture, le langage ou la vie privée, domaines qui sont perçus comme devant rester intouchés par les mouvements politiques. Par ailleurs, le féminisme n’hésite pas à désigner les comportements qui, selon lui, ne sont pas acceptables ou appropriés et qu’il conviendrait de changer voire de cesser d’adopter. De quoi effrayer certain.es et leur donner l’impression d’être épié.es dans chacun de leurs mouvements. Parfois, il est vrai, les termes utilisés par les féministes à l’encontre du parti adverse sont forts, voire trop forts. On ne peut que regretter que la tribune de Caroline de Haas s’intitule « Les porcs et leurs allié.e.s ont raison de s’inquiéter » (11). Je ne crois pas que jeter de l’huile sur le feu soit vraiment une bonne solution, d’autant que cette contre-tribune valide l’accusation faite par la première tribune (« celles qui refusent de se plier à de telles injonctions sont regardées comme des traîtresses, des complices ! »). Mais n’oublions pas que les antiféministes ne sont pas tendres non plus avec les féministes, les caricaturant et les dénigrant de façon abjecte, un peu comme cette tribune. Si l’on critique une attitude, il faut être cohérent.e et la critiquer partout où elle existe, dans le parti adverse comme dans son propre parti.

Il y a encore un immense fossé qui nous sépare d’une société féministe, et rien ne dit qu’elle serait aussi noire et totalitaire que le dépeint la tribune. Prétendre qu’on ne peut aujourd’hui plus parler ou avoir une vie privée est une exagération complète. On cherche ici à faire peur, à attiser la colère des gens contre le féminisme. Je pense qu’il s’agit d’un sophisme du chiffon rouge, qui consiste à « utiliser des associations émotionnelles qui vont déclencher la colère du public et nuire à sa capacité de raisonnement. » (12). Bien sûr, sombrer dans le totalitarisme est un risque dont le mouvement féministe se doit de se garder, et c’est une menace à prendre en considération. Mais ici, l’argument du féminisme totalitaire vise à faire passer en douceur une idée grave : que les femmes seront nécessairement importunées par les hommes si on veut préserver la liberté sexuelle. « La logique du propos est en apparence moins réactionnaire que celle des courants anti-féministes classiques car ce qui est mis en avant, c’est la liberté. Mais cette notion est manipulée pour défendre «la liberté d’importuner» – c’est-à-dire la liberté sexuelle des hommes –, et pour minimiser, voire légitimer, les comportements machistes et violents. » (7).

Je citerai finalement Caroline de Haas, qui n’écrit pas que des bêtises : « Comme si le fait que notre société tolère – un peu – moins qu’avant les propos sexistes, comme les propos racistes ou homophobes, était un problème. « Mince, c’était franchement mieux quand on pouvait traiter les femmes de salopes tranquilles, hein ? » Non. C’était moins bien. Le langage a une influence sur les comportements humains : accepter des insultes envers les femmes, c’est de fait autoriser les violences. La maîtrise de notre langage est le signe que notre société progresse. » (11). Les sociétés évoluent, et normalement les mentalités évoluent avec elles. Mais certaines personnes refusent cette évolution : elles restent figées dans l’idéalisation d’un passé où l’on pouvait être sexiste, raciste, homophobe ou transphobe (etc.) sans crainte. « Avant c’était mieux : on était libre, on pouvait dire ce qu’on voulait. Maintenant, on ne peut plus rien dire ! C’est la censure du politiquement correct ! ». Il s’agit d’une argumentation pratique pour se donner des passe-droits et pour continuer à dire/faire les pires horreurs sans réfléchir aux conséquences que cela peut avoir. De la même façon, cette tribune cherche à défendre une liberté sexuelle qui serait mise en danger par le mouvement #metoo et #balancetonporc. Ce faisant, elle en vient à justifier (ou du moins à minimiser) les pires agissements, et à demander aux victimes de ces agissements de se taire et d’accepter que toute « pulsion sexuelle est par nature offensive et sauvage ». Idéalisation du passé, invention d’une pseudo-menace envers la liberté sexuelle, naturalisation des rapports sociaux, … Ne nous laissons pas berner par cette stratégie argumentative fallacieuse !

Cliquez ici pour lire la partie 1


Sources

(1) D’après l’article Le Monde de la tribune.

(2) Notamment une tribune postée sur Francetvinfo par Caroline de Haas, et une tribune postée sur Libération par Leïla Slimani.

(3) Article posté sur le France Culture au sujet de la réaction de Marlène Schiappa à la tribune pour la « liberté d’importuner »

(4) Article Wikipédia sur l’argument rhétorique de l’épouvantail

(5) Guide ressource collèges et lycées « Comportements sexistes et violences sexuelles » (2010) publié par le Secrétariat d’Etat chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes sur son site

(6) Article de L’express

(7) Interview de Christine Bard par Le Monde

(8) Tribune de Leïla Slimani dans Libération

(9) Article Wikipédia du terme « féminazi »

(10) Article Wikipédia de la Reductio ad Hitlerum

(11) Tribune de Caroline de Haas sur Francetvinfo

(12) Article Wikipédia de les sophismes

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Image Photographie libre de droits sur Pixabay

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6 commentaires

    • Salut,
      j’ai vu que tu avais apprécié mon article (merci !), et je voulais donc te prévenir que j’y ai rajouté un paragraphe que tu n’as pas pu lire. Je te le copie ici, au cas où l’information que j’ai ajoutée t’intéresse.

      « Pour en savoir plus sur la façon dont la loi considère les différents actes listés par la tribune (viol, agression sexuelle, harcèlement sexuel, etc.), voir cet article du Parisien qui a le mérite de clarifier les choses. Vous constaterez à cette occasion que ce sont les signataires elles-mêmes qui entretiennent un flou total entre les différents niveaux de gravité des actes qu’elles citent. C’est encore plus visible dans leurs interviews respectives parues ces temps-ci dans les médias, et que je ne citerai pas ici tant les propos tenus sont parfois d’une extrême violence. Si vous tenez à en savoir plus, c’est ici : article de L’Obs sur les pires outrances des signataires de la « tribune de Deneuve ». » (lien manquant dans le commentaire, mais l’article se trouve facilement sur internet)

      Voilà ! Bonne journée 🙂

      Anna-Lise

      Aimé par 1 personne

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