C’est en regardant le film Intouchables (2011) que je me suis rendue compte à quel point il était nécessaire que je fasse cet article. Énervée par la présence d’un moment vraiment sexiste au début du film, j’ai saisi un papier et un crayon pour le noter. J’ai malheureusement dû réutiliser ce papier un certain nombre de fois pendant le visionnage du film…
Cet article, ainsi que les autres du même type qui pourraient voir le jour, me serviront à (dé)montrer la présence de sexisme (et potentiellement d’homophobie, de transphobie, de racisme, etc.) dans des films populaires et grand public. Je ne parlerai pas d’un sexisme « caché » ou « en toile de fond » que la plupart des gens ne perçoivent pas : je parlerai d’un sexisme exprimé ouvertement par le personnage principal, d’un sexisme servant de ressort scénaristique, de blagues sexistes censées faire office d’élément comique. J’espère vraiment que ce type d’article pourra ouvrir les yeux à certain.es lecteur/trices sur l’omniprésence du sexisme au cinéma, et sur le grand naturel avec lequel il est admis comme « normal ».


Voici donc 9 moments sexistes ou lesbophobes dans Intouchables. Les passages sont classés par ordre chronologique. Je ne prétends pas avoir relevé tous les moments problématiques : il s’agit d’une sélection(1).

1) à 11:47 : Lors de l’entretien d’embauche, Philippe (François Cluzet) demande à Driss (Omar Sy) : « Vous n’avez pas d’autre motivation dans la vie ? ». Ce à quoi Driss répond : « Si si, j’en ai d’autres. Y en a une juste là, là. ». De quoi parle-t-il en parlant de « ça » ? Mais de l’assistante de Philippe, Magalie (Audrey Fleurot), qui se trouve juste en face de lui. Driss ajoute, en terminant par un clin d’œil : « Ça c’est très motivant ça. ». Son attitude fait rire Philippe : il apprécie l’impudence de Driss, ou en tout cas c’est ce qu’on est censé.es comprendre même si j’y vois plutôt une forme de connivence assez malsaine entre les deux hommes. Plus tard dans la scène, toujours en parlant de Magalie, Driss demandera : « Et la motivation, elle peut pas signer pour vous là ? ». L’objectification des femmes : ma forme d’humour favorite.

2) à 24:27 : Driss refuse de mettre des bas de contention à Philippe car il pense que c’est un « truc de fille ». Pour lui, Philippe devrait refuser de les porter. Philippe venait pourtant de lui dire que s’il ne porte pas ses bas, il va s’évanouir, mais Driss affirme qu’il « vaut mieux vous évanouir » que les mettre. Je veux bien que Driss soit censé incarner un jeune adulte de la banlieue qui a des préjugés, mais de là à lui faire dire que l’évanouissement est préférable au fait de « perdre sa dignité d’homme » en portant un vêtement « féminin » ?! Je connaissais l’adage « il faut souffrir pour être belle », mais en voici la version masculine : « mieux vaut risquer de mourir que d’être comme une femme ».

3) à 25:20 : Driss est finalement en train de mettre ses bas à Philippe, qui le nargue en lui faisant remarquer : « Ben quoi ? Vous m’enfilez mes bas, vous avez une très jolie petite boucle d’oreille, moi je trouve ça très cohérent. ». Philippe continue en lui demandant s’il n’a jamais pensé « à faire un CAP d’esthéticienne ». Je comprends bien que Philippe se moque des stéréotypes de Driss, mais ce faisant il se moque encore une fois des caractéristiques genrées au féminin.

4) à 51:42 : Philippe tente d’écrire une lettre à Éléonore, la femme avec qui il correspond depuis six mois. Driss s’inquiète du fait que Philippe n’ait jamais vu Éléonore : « mais si c’est un thon ? ». Cette remarque ne serait que grossière si Driss ne faisait pas ensuite la liste de ce qu’il pourrait y avoir de laid chez Éléonore : « Si ça se trouve elle est peut-être moche, grosse, elle est peut-être même handicapée. Vous devriez lui mettre à la fin du poème, là : « Sinon, au niveau poids, t’es comment ?». ». Je comprends bien que Driss lance une pique à Philippe en lui disant qu’Éléonore pourrait être handicapée. Mais je trouve intéressant qu’il cite, comme élément de la laideur d’une femme, son poids. Il va d’ailleurs insister dessus plusieurs fois dans la scène, et le sujet reviendra plus tard dans le film. Aah, que ça fait de bien de se faire rappeler par le personnage principal d’un film que notre poids doit être surveillé pour plaire à ses messieurs !

5) à 55:23 : Driss lance une discussion sur le sujet « qu’est-ce qu’elles cherchent les femmes à votre avis ? ». Déjà, on commence mal : essentialisation complète des femmes, qui fonctionnent apparemment toutes de la même manière. La réponse que fait Driss à cette question est aussi tout à fait sexiste : « elles cherchent l’oseille, la sécurité ». Il prend alors comme témoin un vieil homme assit à côté de lui qui a une belle jeune femme comme compagne. Driss faisait cette « analyse » pour rassurer Philippe sur sa capacité à séduire Éléonore. Les femmes, toutes des « michtoneuses » attirées par l’argent, c’est bien connu.

6) à 59:23 : Driss est venu demander à Philippe de « recadrer » sa fille Elisa qui 16 ans. Il lui fait remarquer qu’« à 16 ans elle se maquille et s’habille n’importe comment ! Sans compter qu’elle galoche l’autre plumeau là, partout dans la baraque ! ». Encore un point pour Driss avec sa remarque déplacée sur la tenue vestimentaire et le maquillage de la fille de Philippe. Notons qu’elle est loin de s’habiller ou de se maquiller de manière outrancière (voir cette capture d’écran). Je crois qu’on voulait juste nous rappeler que les principaux problèmes que peut causer une fille adolescente « qui dépasse les bornes », c’est d’avoir une tenue et un look inapproprié (traduction : être une salope)  et de montrer trop ouvertement qu’elle a une vie sexuelle et amoureuse (traduction : être une pute).

7) à 1:02:00 : Driss tente d’embrasser Magalie par surprise. Notons que s’il avait réussi, cela aurait pu être qualifié d’agression sexuelle d’après le code pénal français, comme nous l’a rappelé l’agression sexuelle qui a eu lieu dans l’émission TPMP il y a quelques mois. Magalie répond à cette tentative ratée en lui mettant une claque. Je ne sais pas si vous aussi vous avez remarqué que l’on voit beaucoup plus de femmes donner des claques à des hommes au cinéma que dans la vie de tous les jours. Est-ce la seule manière pour une femme de se défendre ? Est-ce correct de montrer, par la récurrence de ce cliché, qu’il est « normal » pour une femme de frapper un homme ? Je ne crois pas.

8) à 1:06:00 : Driss a entendu pleurer Elisa, la fille de Philippe, et va la voir dans sa chambre. Il lui demande alors : « Quoi ? T’as tes règles ou quoi ? ». Ah tiens, une blague sur les règles ! Ça manquait encore au palmarès de ce film !

9) à 1:30:45 : Magalie fait comprendre à Driss qu’elle l’a fait tourner en bourrique tout le long puisqu’elle est en réalité lesbienne : sa compagne, Frédérique, est une femme est non un homme comme le croyait Driss. Driss, qui allait s’en aller, lui dit alors : « Bon, ben je te fais pas la bise du coup. ». Il a peur de tomber malade en la touchant ? Ou alors il pense que comme elle n’est pas attirée par les hommes, elle refuse de rentrer en contact physique avec eux ? Driss conclura pas un « Bon allez, salut les mecs ! ». La lesbophobie est apparemment un sujet drôle, mais je n’étais pas au courant.

Image article Cinetelerevue
(1) Je n’ai par exemple pas relevé le fait que le personnage de Magalie n’existe dans ce film que pour servir de fantasme ambulant au personnage principal. Contrairement aux autres personnes qui sont employées par Philippe, Magalie n’a pas de « tâche désignée » : les seules choses qu’on la voit faire sont mener les entretiens d’embauche, passer un coup de téléphone (ce qui est l’occasion pour Driss de la mater depuis sa chambre) et rédiger une lettre pour Philippe. On peut donc imaginer qu’elle est l’assistante de Philippe, mais avouons-le, on ignore souvent ce qu’elle fait quand elle se déplace dans l’hôtel particulier, puisque ces moments ne sont là que pour permettre à Driss de l’aborder. Les apparitions de Magalie dans le film servent surtout à créer de la tension sexuelle avec Driss, qui passe son temps à la draguer. Le personnage de Magalie est ce que l’on nomme poliment « l’atout charme » du film ; pour dire les choses plus clairement, elle est là pour faire baver/bander ces messieurs.

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