Ces derniers temps, il m’arrive quelque chose de très étrange. Lorsque je me promène dans la rue, les regards s’attardent sur moi. On me dévisage tellement que même mon compagnon s’en est rendu compte un jour où il marchait à mes côtés. Les gens se retournent – littéralement – sur mon passage. Certaines personnes chuchotent entre elles (pas assez discrètement pour que je ne les entende pas) quand elles me voient. J’ai droit à des regards scrutateurs, des regards étonnés, des regards dégoûtés, des regards dédaigneux. La raison est simple : je suis une femme, j’ai vingt-trois ans, et depuis quelques mois, j’ai les cheveux courts. Très courts.


Revenons un peu en arrière. Au mois de mars, je décide de couper mes longs cheveux qui commencent à m’ennuyer. Un changement radical au point que la coiffeuse me demandera plusieurs fois si je suis sûre de moi avant d’accepter de les couper.

Je suis plutôt contente de ma nouvelle coupe, qui est bien plus pratique. Je suis à ce moment-là à Genève pour quelques mois, et je n’y rencontre aucun problème particulier : on ne m’y regarde pas plus que d’habitude. Tant mieux : être regardée avec insistance me met très mal à l’aise. De temps à autres, je vais sur Lyon pour y retrouver mon compagnon. C’est là-bas que les ennuis commencent.

Je constate que j’attire beaucoup les regards. Beaucoup plus qu’avant et beaucoup trop à mon goût. Quand je dis « regards », je ne parle pas du coup d’œil que l’on jette aux passant.es que l’on croise dans la rue : je parle de ce regard qui s’attarde, comme pour essayer de comprendre, souvent accompagné d’un visage exprimant au choix l’incompréhension ou la répulsion. Bien sûr, quand j’avais les cheveux longs, on me regardait parfois de cette manière, probablement à cause de mon style vestimentaire un peu « masculin » et le fait que je ne porte jamais de maquillage. Mais depuis que j’ai les cheveux courts, les regards sont vraiment plus nombreux et d’une toute autre intensité ; je vis des situations qui ne m’étaient jamais arrivées auparavant.

Des exemples ?

Cela fait plus de six fois que l’on me dit « Bonjour Monsieur » quand je rentre dans un commerce. Néanmoins, on me dit largement plus souvent « Bonjour Madame ». Cela ne me pose pas de problème. Par contre, cela en pose aux commerçant.es : « Oh, pardon Madame ! Excusez-moi ! » « Ce n’est pas grave. ». Je constate qu’il a suffi que je coupe mes cheveux courts pour que certaines personnes n’arrivent plus à m’assigner un genre. D’où, probablement, les regards dans la rue : on se demande ce que je suis.

Un soir, après avoir été au cinéma, mon compagnon et moi-même descendions les escalators de la Part Dieu. Deux jeunes adolescents s’avancent pour prendre l’escalator qui monte en sens inverse au moment où nous arrivons en bas du notre. L’un des adolescents s’arrête carrément pour nous fixer. Nous devons faire le tour pour prendre l’escalator du dessous. L’adolescent pivote à 360 degrés pour nous suivre (je suis à ce point-là perturbante). Je crois que ce qui lui posait problème, c’était de savoir de quel genre j’étais pour décider s’il avait affaire ou non à un couple homosexuel. C’est une supposition.

Prenons des exemples plus récents. Aujourd’hui, 16 juillet 2016, je pars faire un tour d’une heure et demi dans les collines autour de Cluny avec mon compagnon. Je suis habillée pour marcher : chaussures de randonnée, short en jean, tee-shirt, lunettes de soleil et casquette blanche. Je tiens un bâton à la main. Mon compagnon est vêtu de façon similaire. Après notre tour, nous rentrons dans Cluny pour retourner à l’appartement. Arrivé.es près d’un bar, je vois un homme (la vingtaine) assis avec un groupe mixte de jeunes du même âge que lui, dire à l’un de ses amis : « Retourne-toi ! Retourne-toi ! ». Le groupe se retourne et, en nous regardant, émet un bruit signifiant la répulsion : « Beuuuuaah ! ». Nous nous sommes éloigné.es qu’ils riaient encore.

Plus loin dans la même rue, nous doublons une femme qui a entre trente et quarante ans. Elle glisse alors pas du tout discrètement à la personne qui l’accompagne : « On dirait un garçon. ». Ce à quoi cette-dernière réponds en pouffant de rire : « Pfff ».

Vous pouvez voir ci-dessous, si vous avez le cœur bien accroché, à quoi je ressemblais ce jour-là. Je suis au second plan, et je ne porte pas ma casquette blanche.

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Je ne compte pas bien sûr tous ces regards parfois franchement hostiles qui se posent sur moi, me détaillent de la tête aux pieds, dès que j’ai l’audace de mettre un orteil dans la rue. Campagne, grande ville, pas de différence. Enfants, adolescent.es, adultes, seniors, j’intéresse tout le monde. Les pires regards sont probablement ceux des autres femmes et des adolescent.es, parce qu’ils sont souvent accompagnés de chuchotement et de rires.

En coupant mes cheveux si courts, j’ai enclenché un phénomène qui m’était jusqu’alors inconnu. Tandis que certains se demandent si je suis un homme ou une femme, d’autres me jugent sur mon apparence en me considérant avec antipathie. Puisque je connais d’autres femmes aux cheveux courts qui n’ont pas ce type de problème, j’imagine que c’est parce que je cumule effrontément une coupe plutôt « garçon » et un style vestimentaire peu féminin. Je sais que tant que mes cheveux seront si courts, on me regardera bizarrement, on murmurera sur mon passage, on éclatera de rire, on me montrera du doigt, on s’autorisera à se montrer ouvertement méchant à propos de mon apparence. Je pense déjà à me laisser pousser les cheveux à nouveau. Je suis une femme, j’ai vingt-trois ans, et en me coupant les cheveux courts je suis devenue une bête de foire.

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