La main gauche de la nuit, par Ursula Le Guin

Puisqu’en ce moment je rédige mon mémoire, je n’ai pas le temps de préparer l’article sur la Fête des Pères que je vous ai promis. Il arrivera quand même un jour, ne vous inquiétez pas. 😉 En attendant, je vous propose un article « Bibliothèque » dans lequel je vous parle à ma manière d’un livre que j’ai dans ma bibliothèque (vous vous y attendiez, j’en suis sûre).


Je disais dernièrement dans mon article sur Death Note que « même quand on invente des êtres paranormaux, on ne peut […] s’empêcher de les classer en deux catégories de sexe ». Je faisais référence au fait qu’il est très rare dans la science fiction ou la fantasy (par exemple) que les auteur/trices ou scénaristes créent un monde peuple d’être asexués, hermaphrodites ou possédant plus de deux sexes, etc.

Pour le fun, je vous laisse réfléchir et écrire en commentaires tous les livres, films et série de science fiction ou fantasy que vous connaissez dans lesquels la sexuation est inhabituelle. Vous verrez, les auteur/trices pensent plus souvent à changer la couleur de peau d’une espèce extraterrestre ou la taille d’une espèce magique qu’à changer les caractéristiques de sexuation d’un peuple imaginaire. C’est probablement parce que ces caractéristiques nous semblent fondamentalement essentielles, indépassables, bref que l’absence de sexuation nous paraît impensable.

C’est pourquoi aujourd’hui je vais vous parler de l’exception qui confirme la règle : La main gauche de la nuit d’Ursula Le Guin.

Résumé

[Résumé de la quatrième de couverture adapté et enrichi par mes soins.]
Sur Géthen, la planète glacée que les premiers humains ont baptisée Nivôse, il n’y a ni hommes ni femmes, seulement des êtres humains. Des hermaphrodies asexués qui, dans certaines circonstances, adoptent les caractéristiques de l’un ou l’autre sexe. Les sociétés nombreuses qui se partagent Géthen portent toutes la marque de cette indifférenciation sexuelle.
Genly Aï, l’Envoyé de l’Ekumen, doit convaincre les dirigeant.es de Géthen d’adhérer à un organisme de coordination interplanétaire. Mais sa mission s’avère plus difficile que prévu : étant sexué, il passe pour un monstre aux yeux des Géthénien.nes. Qui plus est, une guerre menace d’éclater entre la Karhaïde et l’Orgoreyn, deux pays frontaliers qui se disputent un territoire. Genly parviendra-t-il à leur faire entendre le message de l’Ekumen ?

Citation

J’étais encore incapable de voir les êtres de cette planète comme ils se voient eux-même. Je m’y efforçais, mais sans réussir à autre chose qu’à voir en chaque habitant d’abord un homme, ensuite une femme, également gêné de les ranger artificiellement dans l’une ou l’autre de ces catégories, si étrangères à sa nature et si essentielles à la mienne. Ainsi, tandis que je buvais à petites gorgées mon aigre bière chaude, je pensais qu’Estraven, à table, avait joué un rôle typiquement féminin : charme, tact, manque de solidité, subtilité, finasserie. Peut-être étaient-ce cette mollesse et cette souplesse féminines qui m’inspiraient méfiance et antipathie. Pourtant, comment pouvais-je voir une femme en cette sombre présence ironique et puissante qui me faisait face, faiblement éclairée par la lueur du feu, et d’autre part si je faisais de cet être un homme, je sentais que c’était faux, que c’était une imposture. Mais en était-il responsable, ou fallait-il l’imputer à mon attitude à son égard ? Sa voix était douce et résonnante, mais sans profondeur ; ce n’était guère une voix d’homme, mais pas d’avantage une voix de femme. Et que disait-elle ?

LE GUIN, Ursula Kroeber, La main gauche de la nuit [trad. par Jean Bailhache], The left hand of darkness, Paris : Éd. France loisirs, 2001, 18-Saint-Amand-Montrond : Bussière Camedan impr., 327 p. : couv. ill. en coul. ; 20 cm, p21-22(1)

Mon avis

C’est par ce livre que j’ai découvert Ursula Le Guin qui est pourtant une pointure de la fantasy et de la science fiction : elle est notamment l’autrice des Contes de Terremer(2). La main gauche de la nuit, publié pour la première fois en 1969, fait partie du grand Cycle de l’Ekumen qui raconte les histoires d’une humanité s’efforçant de reconstituer les morceaux d’une civilisation interplanétaire(3). Rassurez-vous : c’est tellement bien pensé que vous pouvez lire La main gauche de la nuit sans avoir lu un seul autre livre du Cycle de l’Ekumen.

La main gauche de la nuit, en plus d’offrir une histoire qu’on aimerait voir adaptée au cinéma, nous interroge subtilement sur la notion de sexuation et sur les normes sociales. En effet, les humains hermaphrodies asexués de la planète Géthen ne deviennent sexués que quelques jours par mois pendant une période appelée kemma. Iels peuvent alors devenir femme ou homme, chaque kemma représentant l’opportunité d’être l’une ou l’autre, rendant ainsi toute personne apte à être père et mère au cours de sa vie. Pour elleux, une personne constamment sexuée comme Genly Aï est un « pervers sexuel ». Leur système de vie et leur organisation sociale sont en conséquence assez différents de ceux auxquels nous sommes habitué.es : par exemple (et sans tout vous révéler) la filiation maternelle est la seule qui soit reconnue, ou encore chacun.e a droit à des vacances mensuelles pendant sa période de kemma.

Tout cela semble bizarre voire traumatisant aux yeux de Genly. Il ne peut pas s’empêcher de recherche des traits masculins et féminins chez ses interlocuteur/trices, sachant pourtant pertinemment qu’iels ne sont ni l’un ni l’autre. D’ailleurs, si vous lisez ce livre, vous allez avoir beaucoup de mal à ne pas faire comme lui. C’est très déroutant de réaliser à quel point on n’arrive pas à envisager une réalité non sexuée.

Si la lecture de La main gauche de la nuit vous plaît et que vous souhaitez de nouveaux vous interroger sur les modes d’organisation sociale tout en découvrant de nouvelles civilisations extraterrestres, je peux aussi vous conseiller L’Anniversaire du monde. Il s’agit d’un recueil de petite histoires de l’Ekumen, l’une d’entre-elles se passant justement sur Géthen.

N’hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé si vous venez à lire ce livre. 🙂


Sources

(1) Notice du livre sur le Catalogue de la BNF
(2) Article Wikipédia de Ursula K. Le Guin
(3) Article Wikipédia du Cycle de l’Ekumen
Image Livre en vente sur le site Amazon

Publicités

3 commentaires

  1. Je viens de jeter un œil au cycle sur Wiki, il est immense !!! Je suppose qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu tous les autres précédemment parus pour comprendre La main gauche de la nuit ?
    Ton article me fait penser aux Porteurs de C. Kueva (Thierry Magnier), que j’aimerais bien lire. Je ne sais pas s’il est vraiment une exception puisque les protagonistes naissent hermaphrodites et doivent choisir leur sexe à l’âge de 16 ans… Enfin il traite tout de même de ce sujet délicat, ce que je trouve vraiment bien.

    En tout cas, merci pour cette découverte ! Je vais l’ajouter à ma liste de livres à lire potentiellement 🙂
    Et j’attends de pied ferme l’article sur la Fête des pères (non je ne te mets pas la pression ^^’).

    Aimé par 1 personne

    • « Je suppose qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu tous les autres précédemment parus pour comprendre La main gauche de la nuit ? » : tu fais bien de le signaler ! Non, il n’est effectivement pas nécessaire d’avoir lu tout le reste du Cycle de l’Ekumen (heureusement !). Chaque livre est suffisamment séparé pour que les lecteur/trices qui rentrent dans l’univers n’aient aucun problème à commencer par n’importe lequel, et pour que ceux/celles qui ont tout lu voient les clins d’oeil au reste du cycle. Tu as tellement bien fait de le dire que j’ai ajouté cette phrase dans l’article : « Rassurez-vous : c’est tellement bien pensé que vous pouvez lire La main gauche de la nuit sans avoir lu un seul autre livre du Cycle de l’Ekumen. ». Merci ! 🙂

      Je ne connaissais pas du tout le livre dont tu parles. *o* En tout cas, d’après ce que tu explique, on voit clairement que la question de la sexuation est posée.

      Ça me fait penser à une pièce de théâtre « Fille ou Garçon ? That is (not) the question » qui raconte l’histoire de l’enfant d’un roi et d’une reine que ces dernier.es voudraient appeler Parfait si c’était un garçon et Patience si c’était une fille. Après discussions des fées et interventions de la Fée Ministe, l’enfant se nommera finalement Mystère et on ne découvrira qu’à ses 10 ans quel est son sexe. Ce doit être intéressant à regarder ! ^^

      De rien. Et merci pour la pression. 😛

      J'aime

      • Ouf, tant mieux ! Bon je m’en doutais un peu quand même, il n’aurait pas été décent d’exiger des lecteurs la lecture entière d’un cycle aussi immense xD

        N’hésite pas à le feuilleter ou même à la lire si tu en as l’occasion, les premières critiques sorties ces dernières semaines étaient vraiment bonnes, donc je pense que le livre en vaut la peine 🙂

        Ah oui, cette pièce à l’air bien ! Merci pour l’info !

        J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s