« J’ai été élevé.e de façon égalitaire » et pourquoi cette phrase est fausse

J’entends assez souvent des gens me dire « Moi, j’ai eu de la chance : j’ai été élevé.e de façon égalitaire. Franchement, mes parents ne m’ont pas élevé.e différemment parce que j’étais une fille/un garçon. ».

J’admets que je suis toujours surprise par ce type de déclaration, surtout quand elles viennent de personnes féministes et bien informées sur les questions de genre. Ma surprise ne vient pas du bonheur de découvrir qu’il existerait quelque part des familles égalitaires ; en fait, je suis surprise que tant de personnes puissent tenir ce genre de discours.

Généralement, lorsque quelqu’un me dis une telle chose, je m’abstiens de lui répondre. Mais si je le faisais, voilà ce que je répondrais.

 

D’abord, s’il fallait que je croie sur parole toutes les personnes qui me disent avoir été élevée de façon égalitaire, alors la grande majorité des gens le serait. Beaucoup de personnes pensent avec une grande sincérité que leur enfance s’est déroulée dans un contexte égalitariste. Pourtant, les études sur le sujet constatent qu’on élève clairement les enfants différemment en fonction de leur sexe dans les familles françaises. Même si je veux bien croire qu’il existe des familles qui font exception à la règle, je doute que l’exception soit si généralisée. Ou alors j’ai la chance de croiser et côtoyer beaucoup de personnes spéciales.

Ensuite, j’ai envie de poser deux questions simples à ces personnes (questions que vous pouvez d’ailleurs vous poser à vous-mêmes). Aux personnes assignées hommes, je veux demander : avez-vous porté des robes quand vous étiez en primaire ? Il y a de fortes chances pour que la réponse soit un non catégorique. Aux personnes assignées femmes, je veux demander : avez-vous porté les cheveux très courts quand vous étiez en primaire, c’est-à-dire le crâne presque rasé comme certains garçons ? Et attention, je parle d’avoir porté ce type de coupe volontairement, donc pas pour se débarrasser des poux ou pour une autre raison du même acabit. Il y a de bonnes chances pour que la réponse soit non. Dans un cas comme dans l’autre, si vous avez répondu non à ma question, on peut dire que vous avez été élevé.es de façon différente de « l’autre sexe ».

Certain.es vont penser qu’il aberrant et même choquant que je puisse imaginer mettre une robe à un garçon ou couper les cheveux si courts à une fille. Mais si c’est le cas, vous ne défendez par une vision complètement égalitaire et universaliste de la société.

Pour d’autres, je parais sûrement un peu dure dans mon affirmation. « Quel parent pourrait accepter de faire porter une robe à son garçon ou une telle coupe de cheveux à sa fille dans la société actuelle ? Est-ce que vous n’avez pas conscience que de tels enfants subiraient des moqueries, des brimades, du rejet ? ». Or c’est justement là où je voulais en venir : très peu de familles aujourd’hui en France peuvent se permettre d’assumer de tels choix éducatifs. Même en imaginant que des parents veuillent éduquer leur(s) enfant(s) de manière parfaitement égalitaire, le regard et la censure sociale rendent ce choix impraticable, quasiment impossible. Donc non seulement très peu de parents pensent à « aller jusque-là » dans leur égalitarisme, mais sur ceux qui y pensent, combien renoncent pour éviter que leur enfant soit embêté par d’autres enfants ? Combien renoncent pour ne pas qu’on les désigne eux/elles comme de mauvais.es pères/mères ? Combien renoncent parce que leur enfant, même tout jeune, a déjà intégré qu’il ne devait pas se comporter « comme une fille » ou « comme un garçon », et refuse leurs tentatives de l’élever de façon égalitaire ?

Là où je veux en venir, c’est qu’il est presque impossible qu’on vous ait élevé exactement comme on vous aurait élevé si vous aviez été « de l’autre sexe ». Déjà parce que même dans les familles ayant des idéaux égalitaires (ou se présentant comme telles) on constate toujours des différences de traitement. Ensuite parce que même si vous aviez des parents concernés par les questions de genre, attentifs à tout, engagés pour cette cause, ouverts d’esprit, en avance sur leur époque, la réalité inégalitaire de notre société les aura à coup sûr rattrapés. C’est quelque chose qu’il est d’ailleurs difficile à vivre pour ces parents qui se rendent compte que leur bonne volonté, leurs connaissances et leur courage ne suffiront pas.

Ainsi, pour ceux/celles d’entre vous qui ont eu de tels parents (et j’insiste : c’est rare), ce n’est pas que je doute que vos parents aient voulu vous élever de façon égalitaire, mais c’est que la société dans laquelle nous vivons a rendu cela impossible. Pour les autres, ceux et celles qui pensent ou pensaient avoir été élevé.es de façon égalitaire mais qui ne reconnaissent pas leurs parents dans ma description ci-dessus, je ne peux que vous inviter à reconsidérer vos souvenirs en tentant d’être objectif/ves. Je comprends qu’il soit plaisant de se dire à soi-même que ses parents n’auraient pas donné différemment à un enfant « de l’autre sexe », mais peu de personnes peuvent vraiment avoir cette certitude.

Ce que je dis là doit vous sembler avoir l’accent du pessimiste. Si vous êtes vous-même parent, vous trouvez peut-être mon article très décourageant. Pourtant, il me semble que quelque chose de tout à fait positif peut être tiré de ces réflexions : si vous essayez d’élever votre enfant de façon égalitaire, vous ne pouvez pas vous tenir responsables de tous les obstacles que ce chemin ardu comporte. Aussi, je vous invite à ne pas trop vous remettre en cause si vous n’arrivez pas aussi bien que vous le souhaiteriez à mettre en pratique vos idéaux. Je suis persuadée que certain.es d’entre vous se sentent coupables, se disent que malgré toute leur bonne volonté ils/elles ont forcément encore des stéréotypes, des préjugés, des pratiques à questionner. Ne vous blâmez pas : aucun parent n’arrive jamais à la perfection. Se remettre en question et s’interroger sur ses pratiques éducatives est tout à fait sain, mais déculpabilisez-vous en prenant conscience qu’espérer être parfait.e quand on élève un enfant de façon égalitaire et d’autant plus impossible que vous et votre enfant êtes entouré.es par une société qui n’encourage pas vos efforts.

Au contraire, tentez de vous sentir fier.es de vous et de ce que vous faites. Élever un enfant en essayant d’être égalitaire, c’est lui permettre d’ouvrir l’horizon de ses rêves, lui donner les clefs de la confiance en soi et lui proposer des compétences variées qui lui seront utiles toute sa vie. Rappelez-vous que vous faites du bon travail et que même à votre échelle ce que vous faites n’est pas vain. C’est seulement avec des d’initiatives telles que les vôtres que l’on pourra un jour dire « J’ai été élevé.e de façon égalitaire » tout en étant parfaitement fidèle à la réalité. 🙂

Image Site d’Artemisia, présentation d’Egalicrèche

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6 commentaires

  1. La socialisation du genre est tellement imprégnée dans notre société que ce qui est de l’ordre du construit parait naturel. Les « mauvaises habitudes » ont la vie dure. Depuis que je suis maman d’un petit garçon, je découvre une nouvelle dimension de ces inégalités de genre et malgré tout je m’autocensure sur plein de points (dont j’ai conscience et surement d’autres encore inconscients…). Mon fils porte du rose, parfois une barrette, mais je n’ai jamais passé le pas de la robe par exemple…

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    • Merci pour ce témoignage ! Effectivement, tout est très intégré, et la plupart des gens n’y voient pas un problème. C’est souvent quand d’autres personnes pointent le problème du doigt qu’on trouve des réactions du type « le problème ce n’est pas la situation, c’est toi qui le pointe ». Enfin !
      Bravo pour vos tentatives d’élever votre fils en sortant d’une éducation genrée ! J’espère que vous aurez compris mon article comme un encouragement à continuer et une invitation à ne pas se désespérer. Le chemin est long et rude !

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  2. « Si vous essayez d’élever votre enfant de façon égalitaire, vous ne pouvez pas vous tenir responsables de tous les obstacles que ce chemin ardu comporte. Aussi, je vous invite à ne pas trop vous remettre en cause si vous n’arrivez pas aussi bien que vous le souhaiteriez à mettre en pratique vos idéaux. »
    Cette conclusion « rassurante » me déçoit un peu, après un bon début. Elle ressemble à cette attitude selon laquelle « les bons gestes pour l’environnement sont positifs », même si le réchauffement climatique est inévitable et catastrophique.
    En gros, la société nous impose la différence F/H durant l’enfance, puis la hiérarchie dans l’adolescence. En tant qu’humanité, nous devrions progresser vigoureusement contre cette tradition. C’est autant un combat d’adultes qu’une question d’éducation.
    Il ne faut pas se satisfaire d’une égalité superficielle, et vous avez raison de l’avoir souligné.

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    • Je comprends votre point de vue et votre déception. Toutefois, je dirais que la comparaison avec le réchauffement climatique n’est pas justifiée, car je n’invite pas au défaitisme ou à se satisfaire d’un très faible effort car « on n’y peut rien ». J’ai fait cette conclusion en pensant à certains parents que je connais, des parents aux idéaux égalitaires très forts qui se sentent hautement coupables que leurs enfants aiment (par exemple) des musiques aux paroles très misogynes malgré une éducation centrée sur des valeurs égalitaires. Cela leur donne le sentiment de ne pas avoir fait les choses correctement. Je voulais seulement soulever qu’il faut faire tous les efforts possibles, mais qu’on ne peut pas s’accuser de ce que le reste de la société va enseigner à nos enfants. On peut en discuter, on peut tenter d’en faire apparaître la construction, on peut accentuer l’esprit critique de l’enfant, lui donner des clefs de lecture, faire augmenter son sentiment d’injustice vis-à-vis du sexisme et sa volonté d’action. Mais on ne vit pas hors de la société, donc ce ne sera jamais « parfait ». Mon conseil était d’essayer au mieux sans culpabiliser pour ce qu’on ne maîtrise pas.
      Et je suis d’accord avec vous sur ce que vous dites : « En tant qu’humanité, nous devrions progresser vigoureusement contre cette tradition. C’est autant un combat d’adultes qu’une question d’éducation. ». 🙂
      Merci d’avoir commenté !

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  3. Très bon article ! Eh oui, on croit toujours que non, on n’est pas sexiste, nous ! Evidemment que l’on ne peut se défaire de toute la société, c’est aussi le principe d’une société, c’est d’avoir des règles communes et implicites.
    Après, cela ne nous empêche pas de lutter à notre petit niveau par plus d’égalité à la maison, même si on n’arrivera pas à l’égalité parfaite…
    Je suis reconnaissante à ma mère d’avoir appris autant à moi qu’à mes frères à s’occuper des tâches ménagères.
    Pour l’anecdote je suis maman de 3 filles, donc je ne pourrai pas voir si je pratique une éducation différenciée ! Mais déjà , je me fatigue à expliquer à ma fille que oui, les garçons ont le droit de porter du rose si ça leur plait et qu’elle a le droit de mettre des chaussettes sipderman… (même si c’est -entre nous- c’est très moche).

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