La tribune pour la « liberté d’importuner » est-elle antiféministe ? (2/2)

Cliquez ici pour lire la partie 1

Avis aux lecteur/trices : des modifications ont été apportées sur la partie 1 de cet article. N'hésitez pas à aller la relire ! 🙂

Argument 4 : Le féminisme est un puritanisme religieux déguisé sous de fausses bonnes intentions.

Passages qui illustrent cet argument

« Or c’est là le propre du puritanisme que d’emprunter, au nom d’un prétendu bien général, les arguments de la protection des femmes et de leur émancipation pour mieux les enchaîner à un statut d’éternelles victimes, de pauvres petites choses sous l’emprise de phallocrates démons, comme au bon vieux temps de la sorcellerie. »

« Cette fièvre à envoyer les « porcs » à l’abattoir, loin d’aider les femmes à s’autonomiser, sert en réalité les intérêts des ennemis de la liberté sexuelle, des extrémistes religieux, des pires réactionnaires et de ceux qui estiment, au nom d’une conception substantielle du bien et de la morale victorienne qui va avec, que les femmes sont des êtres « à part », des enfants à visage d’adulte, réclamant d’être protégées. »

« Déjà, des éditeurs demandent à certaines d’entre nous de rendre nos personnages masculins moins « sexistes », de parler de sexualité et d’amour avec moins de démesure ou encore de faire en sorte que les « traumatismes subis par les personnages féminins » soient rendus plus évidents ! »

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Déconstruction de l’argument

La ressemblance avec l’argument précédent est frappante. Elle se trouve soulignée par les commentaires qui accusent le féminisme aussi bien de totalitarisme que de puritanisme. D’un côté, l’accusation de totalitarisme implique que le féminisme chercherait à « imposer son mode de pensée considéré comme le seul possible » (1), qu’il interdirait toute opposition, qu’il soumettrait toutes les activités individuelles à son appréciation (1). De l’autre, l’accusation de puritanisme implique que le féminisme ferait preuve d’un « rigorisme excessif en morale ; fermeté extrême dans le respect de principes généralement liée à une manière de vivre austère et prude » (1). La première accusation était donc plutôt sur le plan politique, la seconde est plutôt sur le plan de la morale, voire du religieux.

Un lien est établi avec l’époque victorienne, mais aussi avec celle de la chasse aux sorcières. Ces deux moments historiques sont laissés volontairement dans le vague et ne font l’objet que de rapides références visant à souligner leur ressemblance avec l’époque actuelle. On serait en droit de se demande de quoi on parle exactement, et quel rapport il y a avec le féminisme. Mais n’attendez pas de réponse à ces questions ; en fait, ces deux moments historiques sont là seulement pour être instrumentalisés. Qu’il s’agisse de l’époque victorienne ou de la chasse au sorcière, vous devez avoir une vague idée de quoi il s’agit. Ça ne vous évoque rien de bon, n’est-ce pas ? On imagine pruderie extrême, incursions de censeurs dans la vie privée, condamnations injustes, innocent.es envoyé.es au bucher. Et voilà comment, en seulement quelques lignes, vous tombez d’accord qu’on ne peut que s’opposer au « féminisme puritain ». Il s’agit en effet d’un nouveau sophisme du chiffon rouge, une association émotionnelle créée pour susciter la colère, la peur, et le rejet du parti adverse.

Le sophisme du chiffon rouge se poursuit lorsque la tribune établit un lien entre le féminisme et l’extrémisme religieux. Vu le contexte actuel, beaucoup ont tout de suite pensé à l’extrémisme musulman (voir les commentaires), ou même à l’Islam en général pour les plus islamophobes d’entre elleux. C’est donc une nouvelle Reductio ad Hitlerum pour cette tribune, qui compare le féminisme à des époques (chasse aux sorcières, époque victorienne) ou à des mouvements religieux extrémistes et réactionnaires qui incarnent le mal absolu pour notre société actuelle. Ainsi, plutôt qu’utiliser de vrais arguments, la tribune en est réduite à multiplier les sophismes dans l’espoir que les lecteur/trices s’indigneront et rejetteront le mouvement actuellement en cours contre les violences sexuelles.

Au passage, notons que la tribune fabrique sa propre théorie du complot : « les arguments de la protection des femmes et de leur émancipation » masqueraient un fait un puritanisme ayant pour objectif d’« enchaîner [les femmes] à un statut d’éternelles victimes » et de servir « les intérêts des ennemis de la liberté sexuelle, des extrémistes religieux, des pires réactionnaires ». Autrement dit, « méfiez-vous du mouvement #metoo ! Méfiez-vous des féministes ! Iels servent des intérêts masqués qui vont conduire notre monde à sombrer dans un régime totalitaro-puritain ! Ce sont en réalité les ennemis des femmes et de la liberté sexuelle ! » Rien que ça.

Le reste de l’argumentaire est très bien déconstruit dans une tribune Le Monde par Léa Clermont-Dion, auteure et doctorante en sciences politiques à l’université de Laval. Je lui laisse donc la parole, et vous invite à consulter l’article complet, qui est payant : « On accuse les femmes qui ont contribué au mouvement « Moi aussi » de faire preuve d’une forme de puritanisme ou de conservatisme et d’encourager les ennemis de la liberté sexuelle. Cette idée semble pour le moins grotesque. […] La troisième vague du féminisme est tout sauf conservatrice ou puritaine. Le leitmotiv ou l’impératif le plus fondamental de ce courant est que « notre corps nous appartient ». Ce slogan s’incarne notamment à travers la pratique d’une sexualité libre, certes, mais aussi consentante. C’est, après tout, la base de la notion philosophique de liberté, l’absence de contrainte qui puisse faire du tort à autrui. Autrement dit, on peut vivre sa sexualité librement sans être abusée. On peut aussi dénoncer une agression sexuelle tout en ayant une sexualité libre et en défendant la liberté sexuelle. […]

Mais l’argumentaire réducteur ne s’arrête pas là. Les auteures se scandalisent, puisque des éditeurs demandent à « nos personnages masculins » d’être moins sexistes. Voilà encore un sophisme évident, le lien causal douteux. Parce que des femmes auraient dénoncé des agressions sexuelles, il y aurait un impact sur les choix scénaristiques. Il y a généralisation hâtive, en plus d’un lien corrélatif plutôt ridicule. En quoi le fait que des femmes aient porté plainte pour agressions sexuelles influence-t-il directement le choix éditorial d’un scénariste ? Peut-être est-ce plutôt la culture globale qui amène le scénariste à se poser des questions éthiques ? […] Et n’est-il pas intéressant que des scénaristes se posent des questions éthiques et politiques avant de créer ? Le reploiement n’est-il pas une composante fondamentale dans l’acte de création ? Ainsi, l’argument que le mouvement « Moi aussi » aurait donné lieu à une autocensure relève d’un sens d’analyse piètre et sommaire. »

Argument 5 : Le féminisme hait les hommes.

Passages qui illustrent cet argument

« En tant que femmes, nous ne nous reconnaissons pas dans ce féminisme qui, au-delà de la dénonciation des abus de pouvoir, prend le visage d’une haine des hommes et de la sexualité. »

« En face, les hommes sont sommés de battre leur coulpe et de dénicher, au fin fond de leur conscience rétrospective, un « comportement déplacé » qu’ils auraient pu avoir voici dix, vingt ou trente ans, et dont ils devraient se repentir. »

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Déconstruction de l’argument

Misandres, castratrices, androphobes, vengeresses, anti-hommes, les féministes sont si souvent accusé.es de détester les hommes qu’il me faudrait un article complet (ou même deux) rien que pour déconstruire cet argument-là.

Concentrons-nous sur les raisons qui poussent les signataires de cette tribune à formuler cette accusation. Les signataires ne disent pas explicitement pourquoi, selon elles, « ce féminisme […] prend le visage d’une haine des hommes ». Mais d’après le reste du texte, on peut imaginer que c’est pour trois raisons majeures :

  1. parce que le féminisme attaquerait la liberté sexuelle des hommes (la fameuse « liberté d’importuner »)
  2. parce que le féminisme demanderait aux hommes de remettre en cause leur conduite à l’égard des femmes, d’analyser leurs actions rétrospectivement
  3. parce que le féminisme accuserait certains hommes (via le mouvement #metoo et #balancetonporc), causant ainsi leur démission

Si on résume, selon les signataires de la tribune, le féminisme prendrait « le visage d’une haine des hommes » parce qu’il :

  1. refuse que les hommes jouissent du privilège d’importuner les femmes en se passant de leur consentement
  2. demande aux hommes non seulement de réfléchir à leur conduite, mais d’écouter les femmes qui témoignent ; de refuser cette « liberté d’importuner » qu’on leur accorde et d’agir auprès des autres hommes afin qu’ils n’importunent pas/plus les femmes
  3. provoque le renvois d’hommes accusés de faits graves par des dizaines de femmes, comme c’est le cas dans la désormais célèbre affaire Weinstein. Mais plus que des démissions, le mouvement lancé suite à cette affaire aurait contribué à l’augmentation des plaintes pour violences sexuelles dès octobre 2017.

Ça c’est de la haine pure et dure envers les hommes ! J’espère que vous sentez le ridicule de l’accusation qui est faite par la tribune, accusation qui est un nouveau sophisme du chiffon rouge puisque personne n’oserait soutenir un mouvement prônant la haine des hommes. C’est bien pratique pour les signataires de surfer sur ce stéréotype répandu afin d’appuyer leur argumentation.

Le féminisme est un mouvement qui prône un changement social, aussi bien concernant le rôle social des femmes que celui des hommes. Il est donc évident que l’attitude de toutes et tous va être questionnée et remise en cause dans la recherche de l’égalité. Pour autant, il ne faut pas confondre un combat contre les violences sexuelles, des violences qui sont massivement commises par des hommes sur des femmes (2) (et qu’on qualifie donc de violences envers les femmes), et un combat contre les hommes eux-mêmes ! La raison profonde de ce raccourci tient au fait que beaucoup personnes, telles les signataires de cette tribune, naturalisent la violence comme faisant partie intégrante de la sexualité masculine. La plupart des féministes prétendent au contraire que ces comportements sont appris et non naturels, tout comme on apprend aux femmes à être passives pendant les rapports de séduction/sexuels. Et si la violence sexuelle masculine n’est pas naturelle, ce n’est pas en donnant un passe-droit aux hommes (la « liberté d’importuner ») qu’on va la faire cesser.

Argument 6 : Le féminisme présente les femmes comme des victimes et leur intime de se considérer comme telles.

Passages qui illustrent cet argument

« Les accidents qui peuvent toucher le corps d’une femme n’atteignent pas nécessairement sa dignité et ne doivent pas, si durs soient-ils parfois, nécessairement faire d’elle une victime perpétuelle. »

« Et nous considérons qu’il faut savoir répondre à cette liberté d’importuner autrement qu’en s’enfermant dans le rôle de la proie. »

« Elle peut veiller à ce que son salaire soit égal à celui d’un homme, mais ne pas se sentir traumatisée à jamais par un frotteur dans le métro, même si cela est considéré comme un délit. Elle peut même l’envisager comme l’expression d’une grande misère sexuelle, voire comme un non-événement. »

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Déconstruction de l’argument

Il s’agit là aussi d’un argument récurrent utilisés par les anti-féministes envers le féminisme. Les anglophones ont d’ailleurs inventé le terme « professional victim » – autrement dit « victime professionnelle » – pour qualifier les personnes (notamment les féministes) qui se retrancheraient derrière un statut de victime pour ne pas assumer leur responsabilité dans ce qui leur arrive (3). La tribune fait l’accusation suivante : le féminisme ferait des femmes des « proies » et des « victimes perpétuelles ». Au contraire, les signataires prônent le fait que chaque femme puisse considérer ce qu’elle vit comme elle le souhaite. Par exemple, une femme pourrait voir « comme l’expression d’une grande misère sexuelle, voire comme un non-événement » les agissements d’un frotteur dans le métro. En résumé, la tribune invite les femmes à ne pas se considérer comme les victimes des violences sexuelles qu’elles subissent pour ne pas être réduites à un statut de victime.

J’admets rester sans voix face à une telle bêtise. Libre aux signataires de plaindre l’homme qui se frottent sur elles dans le métro, personne ne va le leur interdire. Mais inviter les femmes qui subissent des violences sexuelles à passer outre par peur du statut de victime ?! L’idée est aussi ridicule qu’elle est choquante.

Comment la tribune en arrive-t-elle à utiliser cet argument ? Cela est vraisemblablement lié au fait que se considérer comme une victime est très mal vu dans notre société. On nous intime généralement de nous voir comme des sujets agissants, et non comme des sujets sur lesquels d’autres agiraient. C’est pourquoi des articles vous proposeront de cesser d’être victime, d’arrêter d’être une victime, de ne pas nous comporter en victime, ou encore de sortir du rôle de victime. Ici, on ne parle pas du fait d’être une victime parce qu’on a subi un acte répréhensible (un vol, une agression sexuelle, etc.), mais de se percevoir comme une victime. Et ça, qu’on se le dise, c’est un mauvais état d’esprit et c’est refuser prendre ses responsabilités. Ainsi, pour les signataires de la tribune, dire aux femmes qu’elles sont victimes de violences sexuelles reviendrait à les figer psychologiquement dans un rôle de pauvrettes sans défense.

Mais cette analyse tient à une vision complètement erronée du mot « victime ». Une victime est « une personne qui souffre du fait de quelqu’un, qui subit la méchanceté, l’injustice, la haine de quelqu’un » ou « qui subit les conséquences fâcheuses ou funestes de quelque chose, des événements, des agissements d’autrui. » (1). Ainsi, quand un homme se frotte contre une femme dans le métro, cette femme est victime d’une agression sexuelle passible de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende (4). Et il est très important que les femmes sachent que les actes de harcèlement, d’agression et de viol ne sont pas anodins, ne sont pas de simples non-évènements. Il faut qu’elles sachent qu’elles ne sont pas coupables de ce qui leur arrive, et qu’elles peuvent se rendre dans un commissariat pour déposer plainte.

Le féminisme invite effectivement les femmes à comprendre que la raison pour laquelle elles subissent la majeure partie des violences sexuelles est qu’elles sont victimes d’un système de genre dans lequel leur corps est perçu comme pouvant être approprié par les hommes. Comprendre cet état de fait est une étape importante pour que les femmes sachent qu’elles n’ont pas à subir cela. Mais le féminisme dit aussi qu’on ne peut pas en rester là, et qu’il faut que les femmes revendiquent leur droit à être traitées comme des êtres humains dont on respecte le consentement. Dans cette vision des choses, les femmes ne sont pas impuissantes ! Au contraire, les femmes sont incitées à :

  • comprendre que ce qui leur arrive n’est pas normal, qu’elles n’ont pas à le tolérer
  • parler de ce qui leur arrive à leurs proches et/ou à une association adaptée
  • dénoncer les actes de violences sexuelles dont elles sont victimes auprès de la justice (si elles s’en sentent capables)
  • pousser l’État à agir pour que les coupables de violences sexuelles soient enfin réellement punis dans ce pays (voir cet article synthétique de Le Monde ou bien cette vidéo sur la correctionnalisation du viol)
  • éduquer leurs proches sur les questions de violences sexuelles
  • se réapproprier leur corps et leur sexualité, ne pas se sentir coupables
  • apprendre à avoir confiance en elles en posant leurs limites, voire en sachant se défendre physiquement
  • etc.

Suis-je, selon vous, en train de dresser le portrait de femmes qui seraient des « proies » et des « victimes perpétuelles » ? C’était donc bien un nouveau sophisme de l’épouvantail de la part de cette tribune.

Argument 7 : Le féminisme empêche les femmes de se responsabiliser.

Passages qui illustrent cet argument

« Notre liberté intérieure est inviolable. Et cette liberté que nous chérissons ne va pas sans risques ni sans responsabilités. »

« Pour celles d’entre nous qui ont choisi d’avoir des enfants, nous estimons qu’il est plus judicieux d’élever nos filles de sorte qu’elles soient suffisamment informées et conscientes pour pouvoir vivre pleinement leur vie sans se laisser intimider ni culpabiliser. »

« Nous pensons que la liberté de dire non à une proposition sexuelle ne va pas sans la liberté d’importuner. »

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Déconstruction de l’argument

Pas besoin d’une très grosse déconstruction pour cet argument-ci, qui suit logiquement l’argument précédent. Dans l’esprit des signataires, si le féminisme voit les femmes comme des « victimes perpétuelles », c’est qu’il refuse qu’elles se responsabilisent. C’est-à-dire qu’il refuse d’accepter que la liberté sexuelle féminine ne va pas sans la liberté sexuelle masculine (qui serait caractérisée par le fait d’importuner les femmes). Charmante argumentation.

Notez que la tribune parle du fait d’élever les filles différemment (« de sorte qu’elles soient suffisamment informées et conscientes pour pouvoir vivre pleinement leur vie sans se laisser intimider ni culpabiliser »), mais qu’à aucun moment elle ne propose qu’on élève aussi les garçons différemment. C’est logique puisque la tribune considère que c’est aux femmes d’accepter de se laisser importuner par les hommes et de savoir dire non à leurs avances. Les hommes, eux, n’ont pas à s’interroger sur leur rapport à la sexualité puisque celle-ci est une pulsion « par nature offensive et sauvage ». J’ai déjà expliqué ce que le féminisme répondait à ce genre d’argumentation dans la partie 1 de cet article.

Argument 8 : #MeToo, c’est de la délation, ça détruit des vies.

Passages qui illustrent cet argument

« De fait, #metoo a entraîné dans la presse et sur les réseaux sociaux une campagne de délations et de mises en accusation publiques d’individus qui, sans qu’on leur laisse la possibilité ni de répondre ni de se défendre, ont été mis exactement sur le même plan que des agresseurs sexuels. »

« Cette justice expéditive a déjà ses victimes, des hommes sanctionnés dans l’exercice de leur métier, contraints à la démission, etc. […] »

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Déconstruction de l’argument

C’est un argument qu’on a beaucoup entendu au sujet du mouvement #metoo et #balancetonporc : celui-ci consisterait en une forme de délation, de pendaison en place publique par une foule en colère se passant de justice. Si la tribune parle de démission des hommes accusés par le mouvement, les commentaires vont plus loin et évoquent même des familles brisées et des suicides. Dans tous les cas, le mouvement #metoo et #balancetonporc est présenté comme véritablement dangereux pour les personnes qu’il désigne, provoquant pour elles de multiples effets indésirables graves. Là encore, Marlène Schiappa, secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, a le mot juste pour rationaliser le débat : « il y a des choses dans cette tribune qui relèvent du fantasme : dire comme c’est écrit que des hommes auraient été renvoyés en France pour avoir touché le genou d’une femme, c’est faux. Ou alors, si il y en a un, qu’on me le présente ! » (5).

D’abord, rappelons une chose simple que les détracteur/trices du mouvement oublient de préciser : il n’y en a tant que cela d’accusations nominatives sur #metoo et #balancetonporc. La plupart des personnes témoignent de façon anonymes de faits qu’elles ont vécu, et ne désignent pas nommément celleux qu’elles accusent d’en être les auteur/trices. Pour ce qui est des personnes accusées nommément, je peux comprendre qu’elles puissent se sentir mal, ou qu’il puisse y avoir un effet dans leur vie. Mais généralement, une personne accusée de violences sexuelles est bien défendue par son entourage, et rarement démise de ses fonctions aussi facilement. Notez par exemple le cas récent du ministre des Comptes, Gérald Darmanin, qui est visé par une enquête préliminaire à la suite d’une accusation de viol (6). Malgré cette action de la justice, le Premier Ministre a dit qu’il lui conservait toute sa confiance. Et il aura fallu des dizaines de femmes pour faire tomber Weinstein de son piédestal hollywoodien. Bref, une accusation de violences sexuelles ne détruit que rarement la vie de l’individu visé.

Ne trouvez-vous pas que l’on se focalise trop sur les dommages que pourrait potentiellement causer le mouvement #metoo et #balancetonporc aux personnes qu’il vise ? Ne trouvez vous pas que l’on gaspille trop d’encre pour épargner aux hommes la parole des femmes au sujet des violences sexuelles ? Ne trouvez-vous pas que l’on dépense trop de salive pour défendre celleux qui sont déjà si bien défendu.es par l’opinion publique, qui est encore trop souvent en faveur des présumé.es coupables et en défaveur des présumé.es victimes (7) ? Ne trouvez-vous pas qu’il est temps que la présomption d’innocence s’applique aussi bien aux deux partis, et que l’on prenne en compte la souffrance vécue par les présumé.es victimes ? Parce que de mon côté, je réponds oui à ces quatre questions sans hésiter, ce que les signataires de cette tribune ne comprendraient certainement pas. C’était mon instant coup de gueule ; cela étant dit, reprenons l’analyse.

La tribune s’inquiète que l’on mette les personnes accusées (principalement des hommes) « exactement sur le même plan que des agresseurs sexuels ». Le choix des termes semble indiquer que les hommes accusés par le mouvement #metoo et #balancetonporc ne pourraient pas être des agresseurs sexuels, et qu’on ne devrait donc pas les mettre au même niveau. Cela sous-entend que la tribune s’inquiète de dénonciations mensongères. Pour en être certain.es, revenons sur le sens du mot « délation » : « Dénonciation, généralement secrète, dictée par des motifs vils et méprisables. » (1). Regardons aussi dans d’autres dictionnaires. Pour le Larousse en ligne, la délation est une « Dénonciation intéressée, méprisable, inspirée par la vengeance, la jalousie ou la cupidité. » Pour le Wiktionnaire, la délation est une « Dénonciation faite dans un mauvais dessein (obtenir un avantage quelconque, tel de l’argent). »

Ainsi, les utilisateur/trices des hashtags #metoo et #balancetonporc seraient conduit.es par « des motifs vils et méprisables », « par la vengeance, la jalousie ou la cupidité », par « un mauvais dessein » ? Voilà le vrai sens des accusations faites par cette tribune, dont les rédactrices (et dans une moindre mesure les signataires) ne pouvaient pas ignorer le sens des mots qu’elles utilisaient. Ce sont des accusations graves qui remettent en cause la parole des témoignant.es ; des accusations fortes, qui sont du même ordre que le stéréotype faisant des femmes dénonçant des violences sexuelles des menteuses aux yeux de l’opinion publique. Pour cette tribune, le mouvement de libération de la parole des femmes serait un mouvement intéressé, une forme de vengeance menées par des femmes qui, pour des motifs peu avouables, en voudraient à des hommes innocents. Il s’agit encore d’un sophisme du chiffon rouge, aussi clair qu’évident : qui ne serait pas indigné par un mouvement tel que celui décrit par la tribune ? L’emprunt volontaire à un vocabulaire évoquant la seconde guerre mondiale renforce le sentiment de colère et de rejet que l’on essaye de faire naître envers #metoo et #balancetonporc.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce dernier argumentaire antiféministe développé par la tribune. Aussi, je vous laisse consulter :

Conclusion

« Cette tribune est l’expression d’un antiféminisme et d’un contre-mouvement. Elle reprend les arguments classiques, déjà présents au XIXe siècle, de la rhétorique antiféministe : l’accusation de censure, d’atteinte à la liberté sexuelle, de haine des hommes et de la sexualité, de victimisation des femmes, sans oublier l’accusation de totalitarisme. » disait Christine Bard dans son interview au Monde. Force est de constater qu’après mûre analyse, je suis entièrement d’accord avec elle. Cette tribune, quoi qu’en dise Catherine Deneuve en essayant de défendre son choix de la signer (8), relève très clairement d’une rhétorique antiféministe. Et comme vous aurez pu le constater en me lisant, elle est truffée de sophismes qui laissent bien transparaître la malhonnêteté d’une partie des arguments qui y sont développés.

Mon article étant très long, je ne prolongerai pas cette conclusion. Je vous laisse donc avec deux dernières ressources découvertes sur WordPress et qui pourraient vous intéresser puisqu’elles abordent cette tribune pour la « liberté d’importuner » de façon différente :

Sur ce, je vous laisse. Et en attendant la prochaine réplique antiféministe contre la libération de la parole des femmes, serrons-nous les coudes et restons clairvoyant.es. 😉


Sources

(1) D’après le Trésor de la Langue Française informatisé

(2) Voir la fiche de synthèse sur les Violences faites aux femmes en France (2016) disponible sur le site stop-violences-femmes.gouv.fr

(3) Définition du terme « professional victim » sur l’Urban Dictionary

(4) D’après ce que dit le Code pénal au sujet des agressions sexuelles

(5) Article posté sur le France Culture au sujet de la réaction de Marlène Schiappa à la tribune pour la « liberté d’importuner »

(6) Article posté sur L’Express au sujet de la pétition demandant la démission de Gérald Darmanin, visé par une enquête préliminaire pour viol.

(7) Article posté sur L’Obs au sujet des mythes concernant le viol

(8) Tribune de Catherine Deneuve sur Libération qui fait suite à sa signature de la tribune pour la « liberté d’importuner »

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Image Photographie libre de droits sur Pixabay

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3 commentaires

  1. Merci pour cette analyse, qui en plus de rappeler les arguments récurrents des antiféministes et leur mauvaise foi, rappelle aussi les sophismes récurrents des médias et de la politique (ça s’applique à tout).

    Et le fait que le statut de victime est une réalité objective (indépendante de l’état d’esprit, du comportement ou de la personnalité de la victime; ne définissant pas la personne). Et si « victime » est un statut social, il est imposé par l’oppression et non choisi par la personne.

    D’ailleurs une victime qui n’en souffre pas ou peu, reste victime.

    En outre, une personne qui « choisirait » d’accepter un rôle de victime, il y a des chances qu’elle soit en train de céder plus que consentir. Que l’agresseur profite d’une « déficience » intellectuelle ou sociale et/ou fragilité psy (et/ou fragilité physique).

    Donc dire « je m’en suis pris à elle, mais elle avait un comportement/personnalité de victime » revient a dire « j’ai agressé ET abusé lâchement de sa faiblesse, et maintenant je me défausse » (au lieu d’avoir « juste » agressé). C’est donc, éthiquement parlant au moins, une circonstance aggravante et non une excuse.

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