C’est quoi au juste le genre ?

Je fais un blog nommé « Anna-Lise et le Genre » mais jusqu’à présent je n’avais pas fait d’article entièrement consacré au concept de genre. Le temps me semble désormais venu de tenter d’expliquer en quoi consiste ce concept et ce qu’il implique. Je vais essayer de rendre tout ça non seulement clair mais instructif et intéressant. J’espère au passage vous apprendre des choses. 🙂

 

Définition

« [Le genre est] un système de bicatégorisation hiérarchisée entre les sexes (hommes/femmes) et entre les valeurs et représentations qui leur sont associées (masculin/féminin). » (1)

Explication

Puisque l’article du Labo GenERe est vraiment très clair, je me permets de me baser sur celui-ci pour faire cette explication.

Le genre est une construction sociale

« Par opposition aux conceptions qui attribuent des caractéristiques immuables aux hommes et aux femmes en fonction de leurs caractéristiques biologiques […], les études de genre affirment qu’ils n’existe pas d’essence de la « féminité » ni de la « masculinité », « mais un apprentissage tout au long de la vie des comportements socialement attendus d’une femme ou d’un homme ».»

Autrement dit, plutôt que de se baser sur l’idée que les comportements des femmes et des hommes auraient des causes « naturelles », le concept de genre a pour principe fondateur de poser que c’est la société qui construit les différences entres les sexes. Cela permet à ce concept d’interroger le social plutôt que de prendre pour acquis que les femmes et les hommes seraient naturellement et irrémédiablement comme ceci ou comme cela, et qu’ils/elles auraient été ainsi depuis le début des temps.

J’attire votre attention sur deux choses importantes à retenir à ce sujet. Regardons en détail le mot « bicatégorisation » qui se trouve dans la définition de « genre ». Le premier élément est que le concept de « genre »  ne fais que constater que c’est autour de deux catégories que notre société s’est organisée. Constater qu’il existe une division entre femmes/féminin et hommes/masculin ne revient pas à justifier cette division, à la normaliser. Le genre relève l’essentialisme de la division en deux sexes et s’oppose à sa naturalisation.

Le deuxième élément est que la bicatégorisation découle d’un acte, d’une action, comme le laisse entendre le suffixe « ation ». Cela signifie que ces deux catégories ont été créées par la société, qu’il n’existe pas « naturellement » deux catégories distinctes dont la séparation en deux serait l’évidence même. C’est très important de se souvenir que s’il y a eu acte de bicatégorisation, il peut y avoir acte de décatégorisation. Défaire le système de genre ne relève pas de l’impossible bien que cela demande un immense effort de volonté au vu du poids qu’a cette bicatégorisation dans notre société.

Le genre est un processus relationnel

« Les caractéristiques évoquées ci-dessus ne sont pas construites ni apprises de manière indépendante mais dans une relation d’opposition entre masculin et féminin. Les études de genre partent donc du principe qu’on ne peut pas étudier ce qui relève du féminin sans le masculin, et vice-versa – ce qui ne signifie pas, bien sûr, qu’on ne peut pas se focaliser sur l’un ou l’autre groupe.»

Ce passage souligne que puisqu’il y a eu une bicatégorisation, les deux catégories qui ont été créées ont un rapport entre elles. Il faut donc les étudier conjointement pour pouvoir les comprendre.

Pour faire une comparaison, prenons le symbole tàijí tú que vous devez connaître sous le nom de Yin et Yang. Ce symbole représente un cercle divisé en deux parties de tailles égales, habituellement noires et blanches, qui contiennent chacune un point de la couleur opposée. Si vous vouliez étudier le Yin (qui, je le souligne, est associé à la féminité), il vous faudrait forcément étudier le Yang (qui est associé à la masculinité) pour pouvoir le comprendre puisque ces deux concepts sont liés et n’existent pas l’un sans l’autre. Il en va de même pour les catégories femmes/féminin et hommes/masculin.

Le genre est un rapport de pouvoir

« La vision dominante met l’accent sur la différence des sexes. […] Le masculin et le féminin sont en relation, mais il ne s’agit pas d’une relation symétrique, équilibrée. Il faut donc « appréhender les relations sociales entre les sexes comme un rapport de pouvoir ». Le genre distingue le masculin et le féminin, et, dans le même mouvement, les hiérarchise à l’avantage du masculin.
De plus, en posant une frontière entre les deux catégories de sexe, le genre est en soi oppressif, puisqu’il n’admet pas de déviation par rapport aux normes qu’il établit.
»

Reprenons ma comparaison avec le tàijí tú. Contrairement à ce symbole qui est symétrique et équilibré (le Yin et le Yang sont de tailles égales), le genre n’est pas un système symétrique et équilibré. La catégorie hommes/masculin est vue comme supérieure hiérarchiquement à l’autre catégorie : elle est présentée et perçue comme préférable, meilleure et plus importante que la catégorie femmes/féminin. Il y a donc un rapport de pouvoir, ou autrement dit un rapport de domination, entre ces catégories. Ce rapport de pouvoir est extrêmement visible dans tous les domaines : économiques, politiques, culturels, etc.

Cela ne revient pas à dire que le système de genre n’impacte que les femmes et n’a d’effets négatifs que sur les femmes : il impacte tout le monde et a des effets négatifs sur tous le monde. Mais, et c’est important de le souligner, il met en position hiérarchique supérieure les hommes et le masculin, ce qui implique que le groupe qui est considéré comme hiérarchiquement inférieur (les femmes et le féminin) sera plus exposé à être déconsidéré, infériorisé, dévalorisé, discriminé, etc. Il est important de retenir que le genre n’est pas une balance à l’équilibre : l’un des deux groupes bénéficie d’avantages par rapport au second.

Par ailleurs, le genre est oppressif puisqu’il établit des normes : si vous n’y correspondez pas, vous vous exposez à des réflexions, des rappels à l’ordre, des moqueries, une mise à l’écart, voire des insultes, du harcèlement ou même une agression. Certaines transgressions sont plus acceptées que d’autres. Par exemple, il est plutôt bien accepté qu’une fille agisse « comme un garçon » (courir partout, aimer le bricolage, s’habiller de façon « masculine », etc.) : elle sera alors qualifiée de « garçon manqué », ce qui est très insultant quand on y réfléchit mais qui ressemble presque à un compliment dans la bouche de celles et ceux qui l’emploient. Si un garçon se met à porter une jupe, des barrettes roses et du vernis à ongle, nulle doute que les adultes ainsi que les autres enfants auront des réactions de rejet fort (voir par exemple ce témoignage). Je pourrais vous expliquer pourquoi il est plus admis qu’une fille/femme transgresse les normes de genre qu’un garçon/homme, mais ce n’est pas le propos de cet article.

Le genre est imbriqué dans d’autres rapports de pouvoir

« Le genre est un rapport de pouvoir qui ne peut être envisagé de manière complètement autonome. Il se trouve en effet à l’intersection de plusieurs rapports de pouvoir, régis par les catégories de classe, de « race », de sexualité, d’âge… »

Pour dire les choses autrement, il est rare que le genre soit le seul rapport de pouvoir (ou système de domination) en jeu dans une situation. Pour reprendre mon exemple précédent, si un petit garçon porte une jupe, des barrettes roses et du vernis à ongle, outre le fait qu’il transgresse les normes vestimentaires de genre, il sera soupçonné d’être homosexuel. Je pourrais expliquer pourquoi les garçons/hommes sont soupçonnés d’être homosexuels dès qu’ils transgressent les normes de genre, mais ça n’est pas la question ici. Ce que cet exemple montre, c’est qu’il y a une intersection entre deux systèmes, celui de genre et celui concernant la sexualité (homophobie et hétéronormativité : voir mon Lexique). Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres pour vous montrer qu’on peut constater de multiples intersections avec d’autres rapports de pouvoirs.

Illustration

J’utilise dans cette partie la fiche « Décoder les stéréotypes de sexe » réalisée par l’association Institut EgaliGone, dont je vous conseille vivement de consulter le site web et la page Facebook.

Les listes qui suivent vont vous donner de nombreux exemples de la bicatégorisation liée au genre : elles vous présenteront tour à tour des attitudes socialement attendues et des attitudes socialement réprouvées pour les filles/femmes et les garçons/hommes. Je vous invite à faire bien attention aux oppositions que vous pourrez trouver dans ces listes, qui révèlent le processus relationnel à l’œuvre.

En outre, je vous invite aussi à observer quelque chose que ces listes ne soulignent pas : la hiérarchisation entre les deux catégories. Je vous propose de lire ces listes en vous demandant sans cesse : est-ce que ceci est socialement considéré comme valorisant/positif/bon ou dévalorisant/négatif/mauvais en général ? Si vous prenez du recul, vous vous rendrez facilement compte que les filles/femmes sont plutôt associées à des attitudes considérées comme dévalorisantes et les garçons/hommes plutôt à des attitudes considérées comme valorisantes.

Vous pouvez aussi compléter ces listes avec les exemples qui vous viennent en tête. C’est d’autant plus intéressant que les listes concernant les femmes et les hommes ont moins été développées par l’Institut EgaliGone qui travaille sur l’enfance. Puisque nous baignons dans le système de genre, il est fort probable que vous arriviez sans peine à réaliser cet exercice. S’entrainer à déconstruire le social permet de repérer les normes de genre en vigueur et de mieux décider comment on veut agir personnellement vis-à-vis d’elles.

Les filles et les femmes

Attitudes socialement attendues d’une fille

  • Ne pas salir ses vêtements (surtout les « jolies robes »), donc éviter les jeux salissants, les cascades, roulades, activités investissant l’espace
  • Occuper peu d’espace dans l’aire de jeux (marelle, corde à sauter, s’asseoir sur un banc, occuper un coin de la cour…)
  • Développer un imaginaire autour d’un prince charmant, d’un héros masculin
  • Développer sa fibre relationnelle
  • Développer douceur, innocence, préciosité, fragilité
  • Développer gentillesse, dévouement, rester toujours polie et calme ( donc utiliser des moyens passifs pour éviter ou faire face à des bagarres)
  • S’investir dans le maternage et développer un intérêt pour les activités et les tâches d’intérieur, se projeter dans ces rôles et aptitudes, y compris professionnellement
  • Être coquette et frivole
  • Être affectueuse, aimer les câlins / gestes de tendresse
  • Être appliquée, obéissante, soumise aux ordres et aux règles, dépendante (être protégée), timide, modeste, passive (en situation d’attente, de contemplation)

Attitudes socialement réprouvées pour une fille (plus tolérées pour un garçon)

  • Se battre physiquement
  • Avoir une attitude très active, avec beaucoup d’occupation de l’espace
  • Avoir l’esprit de compétition
  • Dire parfois des mots grossiers

Attitudes socialement attendues d’une femme

  • Avoir des intérêts réduits pour l’extérieur
  • Rester passive dans les relations amoureuses (donc : être choisie, même si un refus est possible)
  • Être monogame, réservée, pudique (mais savoir l’être moins dans certaines circonstances)
  • S’intéresser à la parure du corps, avoir le goût de la mode
  • Rester dans ou choisir des emplois prolongeant les compétences domestiques  (vêtement, travail ménager, nettoyage industriel, service aux personnes, enseignement, hôtellerie, soins infirmiers, restauration)
  • Rester le plus longtemps possible jeune et belle, donc susceptible de gagner les honneurs de la cour et de la galanterie, donc de remercier, de respecter, d’être redevable vis-à-vis de la gent masculine attentionnée

Attitudes socialement réprouvées pour une femme (plus tolérées pour un homme)

  • Ne pas avoir d’enfants
  • Faire le premier pas dans la relation amoureuse
  • Multiplier les partenaires
  • Se laisser aller physiquement (embonpoint – poignées d’amour ; paraître négligée)
  • Revendiquer des droits (attention aux attitudes qualifiées d’hystériques)

Les garçons et les hommes

Attitudes socialement attendues d’un garçon

  • S’intéresser aux activités sportives, compétitives
  • S’intéresser aux activités intellectuelles, scientifiques en particulier (ouverture sur le monde)
  • S’intéresser aux machines, aux montages et démontages
  • Développer un imaginaire autour d’une conquête (du monde, de l’espace, de la connaissance), éventuellement avec une mise en scène sa propre puissance (jeux de combat)
  • Développer un imaginaire entre garçons, sans filles.
  • S’intégrer dans un groupe
  • Savoir se battre, se faire respecter

Attitudes (encore) réprouvées pour un garçon (mais tolérées voire attendues d’une fille)

  • Apprécier les jeux de maternage et d’activités domestiques (poupons, poussettes, dînette…)
  • Se montrer soucieux de son apparence, être coquet
  • Se montrer sensible, pleurer (surtout en grandissant)
  • Apprécier les univers « sucrés », rose, doux…
  • Se projeter dans des activités ou métiers autour de l’expression ou de la parure du corps (danseur, mannequin, coiffeur…)

Attitudes socialement attendues d’un homme

  • Aimer le football, les sports d’équipe, les sports de combat
  • Savoir réparer une voiture, aimer bricoler
  • Avoir une activité professionnelle rémunérée
  • Avoir de l’ambition professionnelle
  • Être galant et protecteur, même avec des inconnues
  • Faire le premier pas dans la relation amoureuse (donc choisir)
  • Être entraîné à la compétition, par le sport, les jeux
  • Être insensible à la souillure, aux insectes
  • Se montrer courageux face au danger
  • Exercer un métier de pouvoir ou d’expertise

Attitudes (encore) réprouvées pour un homme (mais tolérées voire attendues d’une femme)

  • Travailler gratuitement (ex : tâches de nettoyage)
  • Démontrer un intérêt pour la parure du corps, se maquiller, avoir les cheveux ou les ongles longs, porter des chaussures à talons, s’épiler une partie du corps, se teindre les cheveux
  • Montrer certaines émotions : peur, sensibilité en particulier
  • S’inquiéter pour ses enfants dès leur plus jeune âge, être en totale écoute, voire ressentir un amour fusionnel
  • Diminuer son temps de travail pour s’occuper de ses enfants
  • Prendre un congé parental / rester au foyer

Ouverture

Vous avez remarqué que j’ai laissé beaucoup de questions en suspens. Pourquoi est-il plus admis qu’une fille/femme transgresse les normes de genre qu’un garçon/homme ? Comment se fait-il que toute transgression des normes de genre pour un garçon/homme soit associé à de l’homosexualité ? Pourquoi parle-t-on « des genres » et quel rapport cela a-t-il avec le genre ? Si ces questions vous intéressent, laissez-moi un commentaire pour me le dire et je réfléchirai alors à faire un article sur ces sujets. 😉


Sources

(1) D’après l’article du Labo GenERe qui utilise la définition donnée dans BERENI Laure, CHAUVIN Sébastien, JAUNAIT Alexandre et REVILLARD Anne, Introduction aux études sur le genre, 2e éd. revue et augmentée., Bruxelles [Paris], De Boeck, Ouvertures politiques, 2012, no . 1/, 357 p.

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3 commentaires

  1. Merci beaucoup pour ces explications claires. Ça m’aide à mettre des mots sur des ressentis.
    Pour les approfondissements, tout ce dont tu as parlé m’ intéresse ! Mais aussi développer la place des « non-binaires » et trans dans l’histoire et dans d’autres civilisations…

    J'aime

    1. Je suis contente que mon article t’ai aidé 🙂 Je retiens que les approfondissements t’intéressent.
      Par contre, je ne me sens pas compétente pour ce qui est de ta seconde demande. C’est un sujet que je ne connais pas du tout à dire vrai.
      Merci pour ton passage !

      Aimé par 1 personne

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