J’avais envie de partager avec vous cet extrait qui m’avait beaucoup touché lorsque je l’ai lu, ainsi que les réflexions qui l’accompagnent.


Citation

Dans le service de « Chirurgie » où je fais mon premier stage, où j’apprends l’art de la médecine, que je croyais sacré, je découvre l’injustice et l’hypocrisie patronnées par la « Morale » :
Passant près de la salle d’opérations, j’entends des cris et des gémissements. J’entre et je vois une femme attachée sur la table. Une jeune externe, pour qui cela doit être aussi un souvenir, est en train de la cureter maladroitement, surveillée par un interne qui la laisse patauger et prend, de temps en temps, la curette en main. La femme, les yeux exorbités, se tord de douleur.
La « panseuse » m’explique que la patiente n’est pas anesthésiée pour que « cela lui ôte l’envie de recommencer ».
Un externe, aujourd’hui excellent cardiologue, auquel je fais part de mon indignation, rit en m’assurant que « c’est la seule manière de les corriger ».
Survient l’interne, maintenant accoucheur renommé. Témoin de mon désarroi et plein de sa jeune autorité, il m’assure que ma pitié est bien mal placée, qu’une femme qui se fait avorter commet un crime non seulement légal mais moral, comme si elle tuait un enfant, qu’un tel refus de la maternité est monstrueux et que, lorsque les femmes en arrivent là, seule la peur de la souffrance peut les faire reculer une autre fois.

LAGROUA WEILL-HALLÉ, Marie-Andrée, La Grand’peur d’aimer : journal d’une femme médecin, Préface de Simone de Beauvoir, Paris : R. Julliard, 1960, (Impr. Guyot-Blondin), 163 p. ; In-16 (19 cm), Introduction (1)

Explications

L’autrice

C’est en exerçant son métier de gynécologue dans les années 50 en France que Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé (1916-1994 (2)) « prend conscience des conséquences parfois dramatiques de la loi de 1920 qui interdit la contraception et la propagande anticonceptionnelle, et de l’hypocrisie régnant à ce sujet (les personnes les plus aisées s’approvisionnent en contraceptifs ou avortent à l’étranger, de nombreuses femmes avortent clandestinement), en particulier dans le milieu médical (qui refuse d’aider les femmes en détresse). » (3).
En prenant position publiquement lors d’un procès pour infanticide en 1955, elle « amorce le débat sur le contrôle des naissances. » (3). En mars 1956, elle co-fonde avec Évelyne Sullerot la « Maternité Heureuse » (3) « qui devient plus tard le Mouvement français pour le planning familial. » (2). Elle sera blâmée par le Conseil de l’Ordre des médecins pour cette initiative (3).
Elle publie en 1960 La Grand’peur d’aimer : journal d’une femme médecin, livre préfacé par Simone de Beauvoir. Ce livre contient « une cinquantaine d’observations prises au hasard dans [son] fichier », observations issues d’entretiens avec des femmes venues se confier à elle dans son cabinet.
C’est notamment grâce à son action qu’est votée en 1967 la loi Neuwirth qui autorise l’usage de la contraception (4). Malgré cette loi, la publicité pour la contraception « reste interdite sauf dans les revues médicales. » (5).

Le texte et le contexte

A l’époque où Lagroua Weill-Hallé publie La Grand’peur d’aimer, ni la contraception ni l’avortement ne sont autorisés en France. Des méthodes contraceptives existent bel et bien (la pilule est inventée en 1956 (6)), mais elles sont interdites et il est interdit d’en faire la publicité (7). Dans cette situation, avoir un rapport sexuel, c’est prendre un risque : que la femme tombe enceinte. Lagroua Weill-Hallé explique dans l’introduction de son livre que « Les couples, en France, sont désarmés devant les difficultés sexuelles. Ils ne savent pas où aller pour demander un conseil de Birth Control : le Planning familial est inaccessible et les médecins ne sont pas plus éduqués que leurs malades. Tout cela crée un situation de fait déplorable, désunit les ménages et brise la vie des jeunes. »
L’interdiction de l’avortement n’empêche pas les femmes d’avorter, comme le rappelle Simone de Beauvoir dans la préface de La Grand’peur d’aimer, mais cela se fait dans le secret, auprès de « faiseuses d’anges » ou bien seule, avec toutes les risques (hygiène, sécurité, complications médicales, etc.) que cela implique. Dans L’Évènement, l’autrice française Annie Ernaux raconte son cheminement désespéré pour avorter en 1963, et comment l’attitude de certains collègues étudiant.es, la violence et l’hypocrisie du corps médical ou encore le silence autour de l’avortement l’ont marquée à jamais. Je vous conseille vivement son livre, qui se lit facilement.
La Grand’peur d’aimer : journal d’une femme médecin est donc une collection de témoignages qui racontent la détresse de ces femmes et de ces familles : « Certaines rapportent des histoires d’avortement, d’autres font allusion aux difficultés des couples dont la vie sexuelle est hantée par la crainte de la grossesse. ». Lagroua Weill-Hallé y appelle à ce qu’on entende cette détresse et qu’on accepte de l’écouter.

Mon avis

Cette époque racontée par La Grand’peur d’aimer n’est pas si ancienne. La situation des femmes, des familles et de la sexualité s’est nettement améliorée en France depuis que contraception et avortement sont autorisés. Néanmoins, n’oublions pas d’être attentif/ves ! Nous sommes actuellement au milieu d’un débat parlementaire qui vise à étendre le délit d’entrave à l’IVG (voir par exemple cet article du Figaro au sujet du processus parlementaire) afin d’encadrer des sites anti-avortement qui se font passer pour des sites gouvernementaux. En juillet, c’est l’ordre des pharmaciens qui créait une micro-polémique suite à une consultation sur le sujet d’une clause de conscience qui, d’après Laurence Rossignol, Ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes, « ouvrirait clairement la possibilité pour des pharmaciens de refuser de délivrer la contraception d’urgence [pilule du lendemain], la pilule, le stérilet ou même le préservatif » (voir cet article du Monde daté du 19/07/16). N’oublions pas non plus les cas de maltraitance de femmes en gynécologie (voir cet excellent documentaire France Culture « Collection Témoignages : Maltraitance gynécologique »).
Bref, même aujourd’hui, la question de la contraception et de l’IVG continue de susciter le débat dans notre pays. Restons vigiliant.es sur cette question, ne prenons pas cette avancée pour définitivement acquise, car comme dans des pays voisins (Espagne, Pologne) des retours en arrière sont possibles, et des reculs ont déjà lieu aujourd’hui en France (comme le rappelle l’article « IVG : faut-il redouter un affaiblissement du droit à l’avortement ? » de Elle). Et surtout, n’oublions pas d’écouter ces voix d’un passé pas si lointain qui nous racontent notre Histoire.

Pour aller plus loin

Vous pouvez visionner cette vidéo qui date du dixième anniversaire de la loi Neuwirth, dans laquelle intervient Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé. Elle montre bien l’évolution des mentalités en l’espace de dix ans, mais aussi les résistances au changement.
Je vous invite aussi à lire cet article de Caroline More au sujet du Planning familial et de son combat.


Sources

(1) Notice du livre sur le Catalogue de la BNF
(2) Article Wikipédia de Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé
(3) Article de Caroline More « Sexualité et contraception vues à travers l’action du Mouvement français pour le Planning familial de 1961 à 1967 »
(4) Article Wikipédia de la Loi Neuwirth
(5) Article du site 8mars sur la Loi Neuwirth
(6) Article du site 8mars sur la pilule contraceptive
(7) Article du site 8mars sur l’interdiction de la contraception et de l’avortement
Image Vente sur le site PriceMinister

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